Cyril Auvity : « Pourquoi ne pourrais-je pas chanter un opéra romantique français ? »

Par Laurent Bury | lun 17 Avril 2017 | Imprimer

Après un Orfeo de Monteverdi donné à Caen, Versailles, Paris et à l'étranger, le ténor Cyril Auvity revient pour la réouverture de l'Opéra Comique dans Alcione de Marin Marais à partir du 26 avril.


Entre le rôle-titre dans l’Orfeo de Monteverdi et Ceix dans Alcione à l’Opéra Comique puis à Versailles, vous avez en ce moment un agenda bien rempli.

Pour Alcione, les répétitions démarrent seulement le lundi 13 avril. Nous avons déjà eu à Cherbourg une grande séance de travail avec Louise Moaty et Raphaelle Boitel, pour voir comment notre équipe fonctionnait.  Comme le spectacle va tourner, il faut que la scénographie et la machinerie soient adaptable, mais il y a beaucoup d’éléments empruntés à l’univers du cirque. De ce qui nous a été présenté, j’ai retenu quelques images très belles, des idées brillantes, où les corps des danseurs formeront comme des vagues qui s’accrocheront aux chanteurs. Nous allons devoir augmenter notre propre tonicité physique pour être en accord avec tout ça !

Suite à l’annulation de la création mondiale initialement prévue en mars, cette Alcione va finalement faire la réouverture de la Salle Favart.

Je n’y pense pas vraiment, car pour moi, l’événement, c’est la présence de Jordi Savall à Paris pour diriger un opéra en scène. Je ne sais pas à quand remonte la dernière fois où c’est arrivé, si c’est même déjà arrivé un jour ! Cette Alcione de Marin Marais, cela fait des années qu’il souhaite la monter, il m’en a souvent parlé, et j’en ai chanté des extraits avec lui à Bordeaux, avec Guillemette Laurens dans le rôle-titre. Bien sûr, la Salle Favart est ce qu’il y a de mieux à Paris pour cette musique-là, ses proportions sont idéales. Quant au personnage de Ceix, c’est un vrai rôle à défendre. Il y a la fameuse scène de tempête, il y a beaucoup de petits airs de cour, un très beau duo avec Alcione : ça vaut Jason dans la Médée de Charpentier, ce n’est pas comme chez Lully où le rôle-titre a souvent très peu à chanter ! Et il y aura vraiment autour de moi toute une belle équipe, avec Léa Desandre, Marc Mauillon, Lisandro Abadie… Nous nous connaissons tous, nous avons déjà chanté ensemble. Ce sont des artistes rompus à cette musique-là, mais qui ont toujours envie d’y dire quelque chose.

Ces grands rôles qui arrivent enfin pour vous marquent-ils un tournant dans votre carrière ?

Ma manière de chanter est très particulière ; même pour un ténor baroque, je n’entre pas dans les canons acceptés. J’ai l’impression qu’à présent les gens se sont habitués à ma façon de faire, ils y sont devenus sensibles. De mon côté, j’ai fait un chemin pour aller au devant des gens qui m’emploient et eux aussi ont fait un pas vers moi. Cela fait quinze ans que je travaille avec William Christie, il est le premier à m’avoir proposé un grand rôle, David dans David et Jonathas. Il existe entre lui et moi un vrai rapport de confiance. Mais je suis quelqu’un de discret, je ne suis pas du tout dans le star system.

Malgré tout, vous avez chanté dans Platée à Vienne, dans Les Indes galantes à Munich : c’est le signe d’une vraie ouverture internationale.

C’est vrai, quelque chose s’est passé cette année, quelque chose s’est libéré dans ma façon d’être sur scène, dans ma façon de chanter. Je commence à avoir un certain nombre d’années au compteur, une certaine expérience. Cette production des Indes galantes à Munich a été pour moi très révélatrice. J’avais déjà travaillé avec Ivor Bolton, mais ce n’est pas un chef qu’on a l’habitude d’entendre diriger la musique française. Cela se passait sur une grande scène internationale, avec un metteur en scène – Sidi Larbi Cherkaoui – avec qui j’avais déjà un peu travaillé mais pas pour un spectacle aussi ambitieux. Donc, j’avais le sentiment d’être entouré d’éléments plus grands que moi, alors je suis entré dans le projet, dans cet univers et je me suis beaucoup amusé. C’est ça qui est nouveau pour moi : désormais, j’ai envie de me laisser porter, sans me poser de questions.

Vous avez le sentiment de vous être posé trop de questions, par le passé ?

Le jour où Emmanuel Krivine m’a appelé pour chanter Don Ottavio sous sa direction, je me suis dit : Non, ce n’est pas moi, ce n’est pas possible. Maintenant, je sais que si on fait appel à moi, c’est qu’on veut une certaine chose et que je n’ai pas à changer ma façon de faire. Quand on est un jeune chanteur, on écoute beaucoup les autres, on essaie de les imiter. Pour moi, ça ne marchait pas, car  j’ai une voix différente, une manière différente d’émettre le son. J’ai renoncé à imiter les autres il n’y a pas si longtemps.

Cette nouvelle attitude vous a libéré ?

On a tendance à m’associer très spécifiquement au répertoire baroque français, alors que j’ai une longue histoire de musique italienne avec les Arts Florissants. Avec William Christie, j’ai chanté beaucoup plus de musique italienne que française. La dernière fois que j’ai participé à un Orfeo avec lui, à Madrid il y a 4 ans, il m’a dit : « Le prochain Orfeo, ce sera toi ! » Paul Agnew et moi, nous sommes de très bons amis, nous nous connaissons depuis des années, nous avons beaucoup chanté ensemble comme collègues, j’ai chanté sous sa direction, j’ai même été sa doublure au début de ma carrière. Il sait très bien ce que je peux faire, ce qu’il peut me demander. Je ne suis donc pas surpris que ce soit avec lui que je chante aujourd’hui cet Orfeo. C’est un beau cadeau qu’il me fait, car il se met énormément en retrait, malgré sa double casquette, de chef et de metteur en scène. J’ai le sentiment d’être porté par lui, c’est très agréable pour moi.

Vous vous sentez à l’étroit dans le baroque français ?

C’est assez typique de notre pays, ce besoin d’étiqueter, de cataloguer les gens. Quand j’ai participé à une production de Platée à Stuttgart, les autres chanteurs étaient des membres de la troupe locale, ils chantaient un soir Fledermaus, le lendemain Platée, le surlendemain Don Giovanni… Malheureusement, en France, il est difficile de se diversifier. En tant que soliste, je chante beaucoup d’airs de cour, et je rêverais de faire un récital de mélodies française, par exemple : ces deux univers peuvent paraître à des années-lumière l’un de l’autre, mais il me semble qu’il existe entre eux un cheminement logique. Mais apparemment, ça ne viendrait à l’idée de personne. Et pourquoi ne pourrais-je pas chanter un opéra romantique français, comme par exemple La Jolie Fille de Perth, qu’on donne si rarement ? Ce type de ténor est un peu l’héritier de la haute-contre à la français, mais on est habitué à entendre d’autres voix dans ce répertoire-là, mais pourquoi pas ? Si on me le proposait, je ne dis pas que j’accepterais sans réfléchir, mais cela me rendrait très curieux, car celui qui me poserait la question aurait eu une démarche intéressante. Bien sûr, il faudrait voir avec quel l’orchestre et quels partenaires : je reste conscient de mes capacités !

Quels autres répertoires aimeriez-vous explorer ?

Dans Mozart, il y a des choses où je me sens très bien. Attention, je ne vois pas en Ferrando ! J’ai fait Tamino il y a longtemps, je n’étais pas vraiment prêt, mais d’ici dix ans je me verrais bien en Idoménee. Dans les œuvres du jeune Mozart, il n’y a pas que le son, que la beauté de la voix qui compte, et toute la notion de recitar cantando a du sens dans un répertoire postérieur. Je serais très curieux d’aborder Belmonte, par exemple. On me l’a proposé il y a très longtemps, mais j’ai dû refuser, par prudence. Quand vous êtes un jeune chanteur, tout le monde est prêt à vous engager pour tout et n’importe quoi ! Par ailleurs, Don Ottavio reste un de mes plus beaux souvenirs de scène. La première fois que je l’ai chanté, c’était en concert à la Cité de la musique, et cela reste une des plus grandes claques musicales que j’aie reçues. Emmanuel Krivine dirigeait, on m’avait dit : « Tu vas voir, c’est un chef très dur ». En fait, j’assurais un remplacement de dernière minute, donc je n’avais pas eu le temps de trop réfléchir, et musicalement, il a tout fait pour me porter. La deuxième fois, à Montpellier, Jean-Paul Scarpitta a tout fait dans sa mise en scène pour que je sois à l’aise. C’est là que René Koering m’a proposé Tamino. il m’a poussé à le faire, mais je n’avais pas mesuré à l’époque l’intensité du personnage. J’ai été dépassé par la tâche, car je n’étais pas préparé comme il l’aurait fallu.

Finalement, le théâtre vous plaît ?

Oui, et des choses qui m’auraient fait fuir autrefois commencent à m’attirer, parce que je prends de plus en plus de plaisir sur scène. Je me suis retrouvé très tôt dans des productions scéniques sans être passé par une école d’art lyrique, sans même avoir fini mes études au conservatoire. J’avais 22 ans, et je crois que j’ai utilisé la scène pour cacher mes défauts, alors qu’au concert, on ne peut pas cacher ses limites techniques. Maintenant, j’utilise le théâtre comme une catharsis personnelle, surtout avec Orfeo, dont je me sens tellement proche. Je me suis émancipé dans le jeu, j’arrive à donner plus de moi-même sur scène. J’aime le théâtre, tout ce processus de répétitions qui est assez long, où l’on prend ses marques, ses habitudes. On travaille beaucoup avec les collègues pour finir par présenter quelque chose qui reste frais mais qu’on a eu le temps de sentir dans son corps davantage.

C’est vous qui étiez attiré par le baroque, ou c’est le baroque qui est venu vous chercher ?

C’est un hasard complet ! J’avais passé une audition pour une Cenerentola à Aix-en-Provence en 2000, dirigée par Laurence Equilbey,et j’avais été engagé. Cette année-là, le festival proposait deux œuvres interprétées par l’Académie, cette Cenerentola et Le Retour d’Ulysse. Eva Wagner m’a dit : « William Christie cherche un Télémaque depuis des mois, allez donc auditionner pour lui ». Je ne connaissais pas du tout la musique de Monteverdi, je ne savais même pas qu’il y avait des choses avant Haendel ! William Christie a senti que j’avais une certaine facilité dans la voix mixte, il a trouvé en moi une éponge prête à absorber un tas de choses. Il m’a engagé pour une tournée où les Arts Florissants devaient donner Actéon de Charpentier ; Paul Agnew chantait le rôle-titre, mais comme il était absent sur plusieurs dates, je l’ai remplacé. J’ai découvert la musique ancienne et je me suis trouvé spontanément une affinité avec le style. D’ailleurs, je sais d’où ça vient : avant le classique, j’ai fait beaucoup de jazz avec un quatuor vocal, et j’ai retrouvé dans le baroque la liberté qu’on avait dans le jazz, l’écoute, l’ornementation, la place primordiale du texte... Bien sûr, les codes étaient différents, mais j’ai trouvé des similitudes, et ça m’a très vite plu. Je ne suis pas un littéraire, mais j’aime raconter des histoires, et je suis tombé amoureux de la musique française. Le Jardin des Voix n’existait pas encore, mais j’ai fait beaucoup de productions des Arts Florissants, souvent dans de tout petits rôles. Je me suis retrouvé dans des salles immenses et très prestigieuses, à côtoyer des stars. Au départ, je voulais être professeur de science physique, j’ai un esprit très cartésien. J’avais une chance énorme, mais je me rendais bien compte que tout allait très vite, trop vite, sans doute.

Et on ne vous a jamais proposé ensuite d’explorer d’autres pistes ?

Si, heureusement ! J’ai fait le Fou dans Wozzeck, à Lille, sur la suggestion de Pål Moe, qui est responsable des distributions dans plusieurs grandes maisons d’opéra. J’ai fait chanté Le Médecin malgré lui de Gounod, une œuvre où on a pas trop d’habitudes, et où on pouvait donc accepter un type de voix moins traditionnel. Avant, ma voix était très légère, je travaillais beaucoup dans la demi-teinte, mais avec l’âge ma voix s’est élargie, ma technique est devenue plus solide, et ça rassure les gens !

Vous n’êtes donc pas frustré, malgré tout ?

Tant que je prendrai du plaisir à chanter, je ne me sentirai pas prisonnier d’un répertoire. Le jour où je me lèverai en disant : « Non, pas encore du baroque français ! », ce sera autre chose. Alcione est tellement différent de tout ce que j’ai fait, j’y trouve des surprises harmoniques à toutes les pages. Tant que je conserverai cette attitude, cette capacité à être surpris, je ne me sentirai pas frustré. Je n’attends rien de particulier, je ne veux pas forcer les choses, mais je reste curieux et je serais intéressé de me confronter à d’autres répertoires. Je ne recherche pas les premiers rôles ; dans l’Orfeo de Paul Agnew, nous sommes tous logés à la même enseigne, les solistes forment eux-mêmes le chœur, et ça correspond tout à fait à ce que j’aime.

Les surprises peuvent aussi venir de la mise en scène…

Les chanteurs font un métier très difficile, parce qu’on ne sait jamais à quel sauce on va être mangé ! On l’apprend le premier jour des répétitions. J’ai parfois été confronté à des mises en scène où il était très dur d’aller jusqu’au bout, notamment en Allemagne ou en Autriche, où le Regietheater est roi. Je me souviens d’un Orfeo à Vienne, où le premier acte se terminait sur une grande scène de fellation sur des sexes en bois. Mais il arrive que l’on rencontre un metteur en scène qui donne un sens à ce qu’on raconte ; peu importe que ce sens ne soit pas littéral, du moment qu’il vous l’explique bien. J’ai eu cette expérience avec Robert Carsen, pour Platée et Les Fêtes vénitiennes. Même chose avec Mariame Clément, pour Platée à Strasbourg : avec elle, tous les mots du texte prenaient un sens. Ça me fait vraiment aimer le théâtre. J’ai toujours adoré le travail musical avec les chefs, mais à présent je me sens également assez disponible, en paix avec moi-même, pour creuser le jeu théâtral, et j’adore ça.

De quoi sera fait votre avenir immédiat ?

Il y a plusieurs beaux projets en route, dont il est trop tôt pour parler, mais je ne veux pas croire que je sois « arrivé ». Je sais très bien comment fonctionne le milieu, je sais qu’il y a beaucoup de très bons chanteurs, nous sommes en période de crise financière… Cette saison, je la prends comme une année cadeau ! J’en profite, et on verra bien ce qui suivra. Et s’il n’y arien, j’aurai déjà été content d’avoir eu cet Orfeo, cette Alcione. Et après tout, nous ne sommes pas des machines, nul n’est à l’abri d’un accident, alors je prends les choses comme elles viennent, avec beaucoup d’enthousiasme. Mais j’ai un projet de disque Charpentier et plein de concerts, notamment avec Jordi Savall.

Un rôle qui vous fait rêver ?

A part le spectacle de Laurent Pelly à Garnier, j’ai chanté Thespis et Mercure dans toutes les productions de Platée ces dernières années ! Je l’ai chanté avec Malgoire, Christie, Rousset, je l’ai fait à Stuttgart… Mais maintenant, j’en ai assez, et j’aimerais aborder le rôle-titre. C’est un vrai défi d’acteur. Vocalement ce n’est pas très difficile, mais cela demande de l’endurance car le personnage ne sort pratiquement plus de scène dès qu’il y est entré. J’adorerais aussi chanter Atys, dans Atys !

Propos recueillis le 9 mars 2017