L’univers lyrique, réputé si conservateur pourtant,
aurait-il lui aussi cédé aux sirènes du marketing
et du matraquage publicitaire ? Lorsque j’assiste,
désolé, à la starification de voix aussi minces
que la pensée philosophique de Bernard–Henri Lévy,
handicapées par une technique aussi incertaine que la
mémoire d’un amnésique, ou encore d’une
froideur comme l’on n’en rencontre pas même aux
pôles, j’en deviens persuadé. Quelle pitié
pour nous autres, aficionados
lyriques, de constater que la reconnaissance de la scène, la
seule qui devrait avoir droit de cité, s’efface devant
quelques photos glamour et quelques slogans
préfabriqués ! Ne laissons pas nos caddies
s’emplir, entre surgelés et détergents, du dernier
récital au programme banalisé du ténor
gominé ou de la soprano blonde à forte poitrine. Exigeons
la qualité ! Exigeons Janice Baird !
Dans le monde caricaturé de la soprano wagnérienne et straussienne, où la walkyrie se mesure au quintal, Janice Baird
fait figure d’extra-terrestre. Quel choc de découvrir dans
Elektra cette frêle jeune femme, blottie comme un animal
blessé dans les caves du palais de Mycènes, se redressant
soudain pour dévorer le rôle d’une voix
d’acier, danser comme une sylphide et nous émouvoir enfin
dans la reconnaissance d’Oreste ! Le miracle
s’accomplissait. Sur la première scène
nationale ? Non, Janice Baird n’y est pas connue, pas plus
que l’admirable Susan Anthony
(qui nous confessa pourtant avec une si belle sincérité
son amour pour notre capitale et son public), pas plus que la
remarquable Nina Stemme...
« Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal
embouchées » chantait un poète sétois...
Ce miracle d’interprétation vocale et scénique
straussienne, c’était à Nantes sous les heureux
hospices de Jean-Paul Davois. Réjouissons-nous, de
véritables amoureux de l’art lyrique lui emboîtent
le pas : Nicolas Joël offre au public toulousain sa
première Teinturière et son Isolde, tandis que
Renée Auphan programme sa Brunnhilde pour un dialogue qui
s’annonce passionnant avec le Wotan d’Albert Dohmen.
Remercions nos divinités protectrices qu’une chanteuse qui
intelligemment, au regard de la lourdeur du répertoire
qu’elle aborde, se limite à une soixantaine de
représentations par an, gratifie le public français de
tant de bonnes grâces et nous administre une preuve
supplémentaire que l’évènement lyrique se
déplace de plus en plus en province.
Je ne crains d’ailleurs pas d’affirmer que le rendez-vous
majeur de cette rentrée hexagonale se tient à Toulouse,
avec cette Femme sans ombre
qui démontre que Nicolas Joël est un programmateur de haut
vol. Un chef en état de grâce, maîtrisant les
subtilités et les pièges de l’écriture
straussienne avec autant de science que de passion, une phalange
orchestrale dont la parfaite discipline le dispute à la richesse
des sonorités et une rare galerie de voix larges, saines et
généreuses, s’y sont rencontrés. Il
m’a fallu un temps certain pour retrouver mon souffle à
l’issue d’une des plus excitantes représentations
à laquelle il m’ait été donné
d’assister en une quinzaine d’années de
fréquentation assidue des maisons d’Opéra. Je suis
persuadé que les interminables ovations d’un public
connaisseur l’emporteront d’ailleurs sans peine sur la
condescendance de la redoutable (au sens qu’elle pratique le
comique involontaire avec une effrayante constance) critique d’un
grand quotidien parisien. Si la désignation du successeur de
Gérard Mortier ne tenait qu’à des critères
de compétence et d’expérience...
Renonçant à saluer dans le détail chacun des
artistes de cette production, ce qui en vérité eût
été une bien agréable tâche, je reviens
à Janice Baird, éblouissante Teinturière. La voix,
d’un beau métal, est parfaitement
maîtrisée : puissante et bien projetée,
d’une homogénéité parfaite sur toute
l’étendue de la tessiture, d’un grave saisissant
à un triomphant aigu, capable d’emplir la salle de ses
rugissements comme de se plier à des nuances parfaitement
assumées. L’actrice n’est pas en reste,
crédible en femme moderne dévorée par
l’ennui, qui sirote du scotch en dévorant des magazines
people ou en zappant à longueur de journée, puis
illuminée et transfigurée pour un quatuor final qui
restera dans les mémoires. Mémorable !
Pourquoi diable les grandes scènes internationales
s’obstinent-elles à programmer d’improbables
Gabrielle Schnaut, Lisa Gasteen et autres sopranos à
l’instrument instable et à la justesse parfois mal
assurée ? J’avoue mon incompréhension ! Notre
capitale n’offrira à Nina Stemme qu’une
Salomé de concert et fera l’impasse sur Janice Baird, mais
affichera moult représentations du Chanteur de Mexico
avec Jean Benguigi et la princesse de Savoie, mais sans Arielle
Dombasle, peut-être trop occupée à faire pouffer la
critique américaine. Trompettes ?
Vincent Deloge
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