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  Trompettes de la renommée
11/10 /2006


Janice Baird
(Elektra à Toulouse - Mars 2004)



L’univers lyrique, réputé si conservateur pourtant, aurait-il lui aussi cédé aux sirènes du marketing et du matraquage publicitaire ? Lorsque j’assiste, désolé, à la starification de voix aussi minces que la pensée philosophique de Bernard–Henri Lévy, handicapées par une technique aussi incertaine que la mémoire d’un amnésique, ou encore d’une froideur comme l’on n’en rencontre pas même aux pôles, j’en deviens persuadé. Quelle pitié pour nous autres, aficionados lyriques, de constater que la reconnaissance de la scène, la seule qui devrait avoir droit de cité, s’efface devant quelques photos glamour et quelques slogans préfabriqués ! Ne laissons pas nos caddies s’emplir, entre surgelés et détergents, du dernier récital au programme banalisé du ténor gominé ou de la soprano blonde à forte poitrine. Exigeons la qualité ! Exigeons Janice Baird !

Dans le monde caricaturé de la soprano wagnérienne et straussienne, où la walkyrie se mesure au quintal, Janice Baird fait figure d’extra-terrestre. Quel choc de découvrir dans Elektra cette frêle jeune femme, blottie comme un animal blessé dans les caves du palais de Mycènes, se redressant soudain pour dévorer le rôle d’une voix d’acier, danser comme une sylphide et nous émouvoir enfin dans la reconnaissance d’Oreste ! Le miracle s’accomplissait. Sur la première scène nationale ? Non, Janice Baird n’y est pas connue, pas plus que l’admirable Susan Anthony (qui nous confessa pourtant avec une si belle sincérité son amour pour notre capitale et son public), pas plus que la remarquable Nina Stemme... « Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées » chantait un poète sétois...

Ce miracle d’interprétation vocale et scénique straussienne, c’était à Nantes sous les heureux hospices de Jean-Paul Davois. Réjouissons-nous, de véritables amoureux de l’art lyrique lui emboîtent le pas : Nicolas Joël offre au public toulousain sa première Teinturière et son Isolde, tandis que Renée Auphan programme sa Brunnhilde pour un dialogue qui s’annonce passionnant avec le Wotan d’Albert Dohmen. Remercions nos divinités protectrices qu’une chanteuse qui intelligemment, au regard de la lourdeur du répertoire qu’elle aborde, se limite à une soixantaine de représentations par an, gratifie le public français de tant de bonnes grâces et nous administre une preuve supplémentaire que l’évènement lyrique se déplace de plus en plus en province.

Je ne crains d’ailleurs pas d’affirmer que le rendez-vous majeur de cette rentrée hexagonale se tient à Toulouse, avec cette Femme sans ombre qui démontre que Nicolas Joël est un programmateur de haut vol. Un chef en état de grâce, maîtrisant les subtilités et les pièges de l’écriture straussienne avec autant de science que de passion, une phalange orchestrale dont la parfaite discipline le dispute à la richesse des sonorités et une rare galerie de voix larges, saines et généreuses, s’y sont rencontrés. Il m’a fallu un temps certain pour retrouver mon souffle à l’issue d’une des plus excitantes représentations à laquelle il m’ait été donné d’assister en une quinzaine d’années de fréquentation assidue des maisons d’Opéra. Je suis persuadé que les interminables ovations d’un public connaisseur l’emporteront d’ailleurs sans peine sur la condescendance de la redoutable (au sens qu’elle pratique le comique involontaire avec une effrayante constance) critique d’un grand quotidien parisien. Si la désignation du successeur de Gérard Mortier ne tenait qu’à des critères de compétence et d’expérience...

Renonçant à saluer dans le détail chacun des artistes de cette production, ce qui en vérité eût été une bien agréable tâche, je reviens à Janice Baird, éblouissante Teinturière. La voix, d’un beau métal, est parfaitement maîtrisée : puissante et bien projetée, d’une homogénéité parfaite sur toute l’étendue de la tessiture, d’un grave saisissant à un triomphant aigu, capable d’emplir la salle de ses rugissements comme de se plier à des nuances parfaitement assumées. L’actrice n’est pas en reste, crédible en femme moderne dévorée par l’ennui, qui sirote du scotch en dévorant des magazines people ou en zappant à longueur de journée, puis illuminée et transfigurée pour un quatuor final qui restera dans les mémoires. Mémorable !

Pourquoi diable les grandes scènes internationales s’obstinent-elles à programmer d’improbables Gabrielle Schnaut, Lisa Gasteen et autres sopranos à l’instrument instable et à la justesse parfois mal assurée ? J’avoue mon incompréhension ! Notre capitale n’offrira à Nina Stemme qu’une Salomé de concert et fera l’impasse sur Janice Baird, mais affichera moult représentations du Chanteur de Mexico avec Jean Benguigi et la princesse de Savoie, mais sans Arielle Dombasle, peut-être trop occupée à faire pouffer la critique américaine. Trompettes ?

Vincent Deloge

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