Prima la musica

Adriana Lecouvreur - Bruxelles

Par Claude Jottrand | mer 17 Février 2016 | Imprimer

C’est en version de concert que la Monnaie présentait, dans la grande salle du Palais des Beaux Arts de Bruxelles, Adriana Lecouvreur, que bon nombre d'amateurs d’opéra connaissent surtout par extraits, en particulier les deux grands airs du rôle titre qui apparaissent surtout au programme des récitals ou des concours de chant. Force est de constater, à l’écoute de la partition tout entière, que l’œuvre a bien résisté au temps, contient une évidente force dramatique et même une certaine originalité de ton qui la distinguent des autres productions véristes, celles  de Puccini notamment. Caractérisée par un lyrisme intense, une belle maîtrise de la composition proche du style français et une grande qualité d’orchestration, ce drame de la jalousie féminine conserve un évident intérêt dramatique et une grande force de séduction, même en version de concert.

Débarrassée de l’obligation de mise en scène (on ne s’en plaindra pas, car le livret un peu daté contient quelques faiblesses), cette production a misé sur une distribution jeune et efficace et a parfaitement gagné son pari. C’est évidemment au rôle titre que reviennent tous les honneurs : la soprano arménienne Lianna Haroutounian, pour qui il s’agit à la fois d’une prise de rôle et d’une première apparition sur la scène de la Monnaie, a fait forte impression. Ses moyens vocaux sont immenses, particulièrement bien mis en valeur par le rôle, et si on peut penser qu’à certains moments elle en fait trop, le lyrisme naturel de la voix et l’investissement dramatique de l’artiste l’emportent largement. A ses côtés, vedette montante des scènes européennes, le ténor Leonardo Caimi a un peu de mal à relever le défi. Il a fait preuve, au début de la représentation, de quelques faiblesses avec des aigus peu timbrés et peu puissants, mais a pris de l’assurance au fil du déroulement du spectacle et a fini par s’affirmer pleinement. La voix est belle, moins puissante que celle de sa partenaire, mais avec une belle palette de couleurs et une belle sensibilité. Daniella Barcellona, qui chante le rôle de la Princesse de Bouillon, la méchante rivale d’Adriana, développe un beau timbre de mezzo et des couleurs subtiles. Excellent également, le baryton italien Roberto Frontali a donné au rôle de Michonnet, le directeur de théâtre secrètement et désespérément amoureux de la belle Adrienne, une humanité fort intéressante, servie par une voix très puissante, très colorée et très personnelle qui a d’emblée séduit le public. Raùl Giménez n’était pas en reste dans l’emploi un peu caricaturé de l’Abbé Chazeuil. Seul Carlo Cigni a paru un peu en retrait en Prince de Bouillon, rôle auquel il n’a pas réussi à donner réellement un visage. Le quatuor des comédiens, sorte de chœur devant les chœurs – ces derniers fort peu sollicités – complétait avec brio la distribution. Tout ce petit monde était mené de main de maître par Evelino Pidò, très à l’aise dans ce répertoire qu’il connaît magnifiquement et visiblement content du déroulement de la soirée , à la tête d’un orchestre de la Monnaie heureux d’avoir pour une fois quitté sa fosse et qui, en pleine lumière, a donné le meilleur de lui même.