Anna Lescaut

Giacomo Puccini, Manon Lescaut

Par Dominique Joucken | ven 30 Décembre 2016 | Imprimer

Lorsqu’on lui faisait remarquer que sa Manon Lescaut risquait de faire double emploi avec celle de Massenet représentée neuf ans plus tôt, Puccini répliquait : « Je ne veux pas aborder le sujet à la façon d’un français, avec poudre et menuet, mais à la manière italienne, c’est-à-dire avec une passion désespérée. » Il serait probablement comblé par cet enregistrement, capté sur le vif à Salzbourg en été 2016. La fièvre qui consume ce premier grand succès du compositeur, chacun des interprètes l’éprouve et la transmet. Maître d’œuvre de la soirée, Marco Armiliato confirme qu’il est un des meilleurs chefs d’opéra du moment. Son élan, sa conviction, son rythme dramatique irrésisistible transfigurent l'Orchestre de la radio de Munich. Souvent terne sous d’autres baguettes, la phalange bavaroise tonne, rugit, ronronne et se pâme avec délices, épousant les incessantes ruptures de ton voulues par Puccini. Plus que jamais, l’orchestre apparaît dans la dramaturgie comme un protagoniste essentiel, l’influence wagnérienne étant assumée avec éclat. Même tableau avec les chœurs surpuissants de l’Opéra de Vienne. Dans leurs longues interventions de l’acte I, ils triomphent des pièges techniques, des entrelacs polyphoniques les plus subtils, sans oblitérer des réserves de volume qui paraissent infinies.

L’incarnation d’Anna Netrebko était très attendue, et tout le marketing de l’enregistrement tourne autour d’elle. Son nom figure sur le coffret en plus gros caractères que celui de Puccini. On ne sera pas déçu, à condition d’adhérer à son conception du rôle : une héroïne sensuelle et charnue plus qu’une amoureuse désespérée et tragique. Netrebko sait que son profil vocal la limite dans ses choix d’interprétations. Elle n’est pas Callas, elle n’a ni la voix ni le tempérament d’une  tragédienne. Intelligemment, elle fait de ses limites des atouts. Puisque la beauté intrinsèque de sa voix lui interdit les excès du vérisme, elle dessine une Manon en formes plantureuses, qui dispense à pleines mains des charmes vocaux vénéneux. Rarement « In quelle trine morbide » aura sonné avec une telle puissance d’envoûtement. Les duos avec Des Grieux sont ensorcelants. Arrivée au final, elle ne flanche pas et choisit d’habilement alléger son émission, transformant sa riche palette en une pointe de crayon. Sans jamais céder sur les exigences du pur chant, elle émeut par la fragilité qui l’envahit et ses derniers mots donnent le frisson. Une incarnation magistrale, digne de succéder à Mirella Freni, qui a enregistré le rôle à deux reprises et qui faisait jusqu’à présent figure de référence moderne.

Le Des Grieux de Yusif Eyvazov met plus de temps à s’imposer. Au début, la voix sonne étrangement, peu opératique, presque celle d’un crooner. Le ténor convainc peu à peu, par sa vaillance, par la façon dont il maîtrise un instrument certes inhabituel mais qui révèle au fil des actes une puissance phénoménale : les aigus sont lancés à pleine voix, la ligne est impeccablement maîtrisée, les mots sont sculptés avec un respect scrupuleux. Un choix interprétatif valide, dans une œuvre où Puccini a usé pas moins de cinq (!) librettistes. Finalement, le personnage du jeune amoureux dépassé par ses passions existe, ce qui n’était pas évident au départ face à une partenaire aussi imposante que Netrebko. Mieux : derrière les éclats de cette partie si généreusement pourvue, on devine déjà un Otello, un Samson, voire un heldentenor wagnérien.

Les deux clés de fa sont plus discutables. Si Geronte est de fait un vieux barbon qu’il est légitime de rendre ridicule par un chant nasal et fruste, ce que Carlos Chausson fait à merveille, le personnage de Lescaut frère réclamerait plus de nuances. Après tout, il s’agit d’un jeune soldat probablement gentilhomme, et il aurait droit à un chant plus stylé que le méchant de cinéma portraituré par Armando Pina. La pléiade de seconds rôles est en revanche excellemment tenue, avec une mention spéciale pour l’Edmondo touchant de grâce de Benjamin Bernheim.

La prise de son « flashy » et spectaculaire renforce l’impression de vie qui émane de cette soirée. Au total, Manon Lescaut s’enrichit d’une nouvelle référence, qui prend place juste après les deux enregistrements de Mirella Freni mentionnés plus haut, l’un dirigé par Giuseppe Sinopoli (DG), l’autre par James Levine (Decca).