Vérisme à l'espagnole

Maria del Carmen - Granados

Par Dominique Joucken | jeu 09 Février 2017 | Imprimer

Cavalleria rusticana  : c’est l’opéra qui revient sans cesse à l’esprit quand on découvre cette Maria del Carmen, écrite par Granados en 1898, et presque jamais représentée hors d’Espagne depuis. Même intrigue amoureuse marquée par une lutte implacable entre un ténor et un baryton, culminant dans un duel, même cadre rural et religieux, mêmes personnages taillés à la hache mais palpitants de vie, même musique efficace, cherchant l’émotion la plus directe possible. La similitude est renforcée par la sonorité de la langue espagnole qui, lorsqu’elle est captée de loin comme ici, ne se différencie guère de l’italien. Bref, on se croirait en pleine période post-verdienne quelque part dans le sud de la péninsule, si Granados n’avait eu la bonne idée de semer dans sa partition des thèmes populaires espagnols, qui reviennent comme de discrets leitmotivs, et si la fin n’était pas heureuse. A noter d’ailleurs qu’ici la soprano finit par préférer le baryton (Pencho) au ténor (Javier), ce qui est rarissime à l’opéra, à mettre en parallèle avec le récent éditorial de Sylvain Fort.

Qu’on n’aille pas s’imaginer qu’il s’agit de l’œuvre d’un épigone. Maria del Carmen tient la route, indépendamment de son modèle, et l’auditeur est très vite happé par ce tourbillon d’émotions, rendues dans une veine musicale à la fois effusive et raffinée.  Alors qu’on connait Granados surtout comme pianiste, la générosité avec laquelle il traite les voix ne laisse pas d’étonner. Trois grands rôles, qui requièrent panache et endurance, structurent la partition : Maria del Carmen et ses deux soupirants. Le festival de Wexford de 2003, qui offrait les premières représentations de l’œuvre hors d’Espagne depuis sa création, a comme à son habitude fait appel à des chanteurs peu connus, mais prêts à donner le meilleur d’eux-mêmes. Diana Veronese a le volume requis pour lancer les imprécations de Maria, comme pour fondre d’amour dans les bras de son Pencho, révélant des ressources de timbre qui semblent illimitées. Voilà de plus une héroïne vériste qui n’est jamais vulgaire, et dont le soin apporté à sa ligne de chant en remontrerait à bien des sopranos plus connues. En ténor éconduit, Dante Alcala offre une voix juvénile et pleine de santé. On comprend que Maria hésite entre lui et son rival. Jamais couvert par un orchestre pourtant riche, Alcala caractérise en outre son personnage de riche antipathique avec beaucoup de subtilité. Il doit pourtant s’effacer devant la mâle autorité de Jesus Suaste, qui triomphe dans l’intrigue comme dans son chant, stylé, noble et d’une autorité à toute épreuve. Dès ses premières phrases, le baryton impose une présence qui ira crescendo, rendant chacune de ses répliques incontestables. Une myriade de seconds rôles complète l’affiche. Si cela sent parfois un peu la province, rien de rédhibitoire cependant.

La vraie faiblesse de l’enregistrement vient plutôt du côté de la fosse. Malgré le volontarisme du chef Max Bragado-Darman, on sent l’orchestre philharmonique du Belarus complètement dépassé par les exigences de la partition au Ier acte. Cela part un peu dans tous les sens, au point de gêner les chanteurs. Les choses s’arrangent au II, et la mise en place n’appelle plus autant de réserves. On reste cependant très en deçà de ce qu’une telle partition pourrait offrir avec un orchestre plus subtil, et davantage au niveau des solistes. Cette première mondiale au disque constitue donc une version d’attente, en espérant qu’elle attirera l’attention des éditeurs sur une perle du répertoire ibérique, bien négligée jusqu’à présent.