Pour Tim Mead

Pergolesi, Stabat mater / J.S. Bach, Cantatas 54 & 170

Par Yvan Beuvard | mer 12 Avril 2017 | Imprimer

On ne compte plus les enregistrements du Stabat mater de Pergolèse. Composé seulement deux mois avant sa disparition précoce, il est difficile à des interprètes baroques de résister à la fascination qu’exerce ce chef d’oeuvre. Ecrit pour deux voix, cordes et basse continue, il est le plus fréquemment confié à deux voix féminines, encore que les contre ténors se soient depuis plusieurs années emparés de la partie d’alto, qui leur était certainement confiée à l’origine. C’est le propos de Tim Mead, qui gouverne ce CD, où le Stabat mater est encadré de deux cantates de Bach, écrites pour voix d’alto, évidemment.

On a connu des Stabat mater mièvres, sulpiciens, éplorés ou intimes. Ici, rien de tel, au contraire. On est de plain-pied dans l’opéra baroque en ce qu’il a de brillant, de lumineux, et démonstratif. Dès l’introduction du duo initial, l’articulation, le relief peuvent séduire. Les voix s’accordent à merveille, mais où sont la douleur, l’intériorité ? Le « Cujus animam»  de la soprano (Lucy Crowe) adopte un tour dansant. Les trilles – évocant les coups portés au Christ – sont superbes, mais purement décoratifs. Le parti pris de la direction de David Bates ne se démentira jamais. Qui ignorerait le sens du « Quae morebat », au caractère allègre, ne pourrait imaginer le contexte. La voix de Tim Mead est admirable, longue, colorée, virtuose, d’une articulation remarquable. Tout est dans l’effet, spectaculaire, mais l’émotion reste superficielle. Le dernier solo d’alto « Fac, ut portem Christi mortem », arioso plaintif, malgré ses couleurs magnifiques, tourne à la démonstration. La perfection technique ne débouche pas : où est la sensualité extatique ? Le « Vidit suum » que chante la soprano n’est pas sans intérêt, atteignant une incontestable maîtrise formelle. On cherche  vainement le pathétique, la dimension poignante. La Nuova Musica (huit musiciens) est vigoureux, réactif, les articulations sont surjouées, les couleurs riches, servies par une prise de son très claire. L’addition des qualités – rares - des solistes et de cordes idéales ne suffit malheureusement pas à notre bonheur.

La brève cantate 54 « Widerstehe doch der Sünde » semble la première à avoir été écrite pour voix soliste par Bach. Ses deux arias sont séparées par un court récitatif. Le hautbois d’amour (Patrick Beaugiraud) et l’orgue sont savoureux, fruités. D’emblée, ce qui faisait défaut chez Pergolèse est atteint chez Bach.  La  maîtrise de Tim Mead s’y épanouit pleinement. Imprégné du sens de ce qu’il chante,  la ligne qu’il déploie a une longueur de souffle extraordinaire, l’agilité est incontestable. Tout juste pourrait-on souhaiter que son allemand soit davantage articulé et accentué. Le récitatif et l’air conclusif sont du même tonneau. Les trois airs de la cantate « Vergnügte Ruh ! beliebste Seelenlust », BWV170, davantage connue, et leurs ritournelles sont tous un régal, particulièrement le bondissant « Mir ekelt mehr zu leben ». La vigueur rustique s’y conjugue à une élégance rare. Les phrasés sont, ici, superbes, aux antipodes du discours haché, expressionniste du Stabat mater. On peine à comprendre que ces mêmes interprètes aient pu se fourvoyer à ce point chez Pergolèse.

Le livret (en anglais et allemand seulement) comporte une intéressante étude de Mark Seow.