Sous le charme !

Der Rosenkavalier - Munich

Par Maurice Salles | sam 11 Février 2017 | Imprimer

« Avec le temps, va, tout s’en va » chantait Léo Ferré. A ce constat de l’inéluctable, l’initiative des Amis du Théâtre National de Bavière prétend-elle s’opposer ? En ressuscitant, pour la réunion des Anciens de l’Opéra de Bavière, une production de 1972 devenue mythique, elle leur offre une bouffée de leur jeunesse et à tous les autres le bonheur de découvrir « en vrai » le spectacle filmé alors. C’est une émotion particulière que d’être confronté à ce travail d’équipe entièrement au service des intentions des créateurs de l’œuvre. On découvre avec une curiosité admirative les impressionnants décors des deux premiers actes, la chambre aux dimensions d’un salon de la maréchale et l’hôtel monumental du parvenu Faninal, où couleurs et accessoires témoignent de la personnalité des occupants, comme celui de l’auberge, au troisième acte, en suggère autant sur le baron que sur une Vienne interlope. Jürgen Rose, qui les a conçus, signe également les costumes, inspirés sans détours du XVIIIe siècle. Chacun, pour les personnages principaux, révèle leur être : la richesse et l’ambition de Faninal, dans son impeccable habit de cour, l’accoutrement démodé et ostentatoire d’un rang qu’il ne peut plus soutenir pour Ochs, la netteté morale dans la coupe stricte de la robe de Sophie, le bon ton et l’élégance suprême de la Maréchale, en tenue d’intérieur ou d’extérieur accordée aux circonstances et aux heures de la journée.

Ce qui pour certains petits maîtres actuels serait pusillanimité ou manque de personnalité témoigne en fait d’une juste appréhension de l’œuvre et de son thème fondamental, l’écoulement du temps. Il était déjà à la racine de la tragédie dans Salomé et Elektra. On le retrouve en acte, quels que soient les personnages. Seuls trois d’entre eux ont une histoire singulière. La Maréchale, épouse d’un aristocrate que ses occupations, militaires ou autres, éloignent d’elle, a pris pour amant Octavian à peine sorti de l’adolescence. Il a la moitié de son âge mais avec la fougue de la jeunesse il est sûr de l’aimer toujours, alors qu’elle sait qu’un jour ou l’autre il la quittera pour une jeune fille. Elle s’appelle Sophie, sort du couvent et conçoit le mariage comme un engagement absolu. Leur rencontre va déterminer leur avenir : il abandonnera la maréchale pour s’unir à elle. Le déroulement temporel est celui d’une journée, du matin au soir, et les sentiments évoluent comme peut changer le temps tandis qu’il s’écoule. Mais ces personnages représentent plus qu’eux-mêmes : Marie-Thérèse est l’aristocratie moderne, celle qui accepte les compromis pour durer, Ochs est l’héritier d’un monde dépassé, périmé et condamné à disparaître, Faninal est le parvenu qui a accumulé les moyens d’accéder aux honneurs et au pouvoir. C’est cette fusion du particulier et du général qui fait du livret bien plus qu’une intrigue destinée d’abord à distraire.

Ces variations sur le temps, qui constituent la matière de Hoffmansthal et qui englobent et dépassent l’analyse psychologique consacrée exclusivement à la maréchale, Strauss en a donné une traduction musicale dont chaque écoute renouvelle l’effet miraculeux. Pour l’éprouver dans sa plénitude, le spectateur a besoin des vecteurs de l’orchestre et d’un chef. Kirill Petrenko et les musiciens de l’Opéra d’Etat de Bavière ont-ils mûri leur interprétation depuis leur venue à Paris il y a trois ans ?  Une chose est sûre, on ne sort pas indifférent de cette représentation, tant la lecture réunit de qualités complémentaires. Dès l’ouverture on est « cueilli » par un parti-pris qui fait entendre, dans « l’orgasme » initial, autre chose qu’une fusion complète, charnelle et spirituelle : au sein de la conjonction on sent une légère distorsion, prélude à peine perceptible à ce qui adviendra. Cette subtilité, qui dévoile celle de la composition, est le sceau dont toute la représentation est frappée, la variété incessante des accents et des couleurs exprimant littéralement la succession des instants en fragments temporels et musicaux équivalents. Cette souplesse organique donne à l’auditeur le sentiment physique d’une vie palpitante qui épouse l’organisation de la vie dramatique.

Celle-ci est gérée par la mise en scène d’Otto Schenk, qui montre sa maîtrise par exemple en répartissant les personnages dans l’espace des personnages en fonction de leur proximité psychologique, ou en organisant les mouvements de foule. Certains gags comme celui de la maladresse feinte d’Octavian-Mariandel en train de s’affairer autour du lit, ou celui du serviteur qui boit et mange à la dérobée semblent appuyés et même inutiles. D’autres, comme la valse esquissée par Annina derrière Ochs, sont plus réussis car les pas de danse deviennent comme les étapes d’une malédiction. Le souci de clarté est majeur : ainsi du conciliabule évident entre Octavian et les intrigants à la fin du deuxième acte, qui prépare la mystification du troisième. La direction d’acteurs est certainement très fouillée, à en juger par le personnage de Sophie, remarquablement juste malgré la jeunesse de l’interprète. Un bémol cependant, concernant le personnage d’Ochs, dépourvu ici de son côté bouffon. Il nous semble pourtant inhérent à un personnage dupe des apparences, à la vanité boursouflée jusqu’au ridicule, certainement hâbleur, pleutre, crédule et piteux. Il devrait subsister quelque chose de la source burlesque du héros de Monsieur de Pourceaugnac. L’interprète, qui prend peut-être au sérieux les rodomontades galantes, en fait un Don Juan privé de drôlerie.

Mais cette réserve, faite pour la précision, n’a pas suffi à tempérer le bonheur de l’écoute, si vif qu’il s’accompagnait simultanément du regret que le délice entendu soit déjà du passé. Impeccables jusqu’aux derniers, tous les seconds rôles, de la maîtrise d’enfants aux choristes, domestiques de la Maréchale ou employés de l’auberge. Mention spéciale pour Matthew Grills, brillant majordome de la Maréchale, et pour Andrej Dunaev, le ténor italien. Heike Grötzinger est une Annina féline et Ulrich Ress un Valzacchi entre cautèle et menace. Le caquet de la duègne de Sophie est grâce à Christiane Kohl aussi piaillant qu’on l’attend. Markus Eiche est un Faninal sonore, au comportement des plus étudiés, plein de la componction qu’il juge probablement indispensable à son nouveau statut social. Günther Groissböck prête à Ochs sa stature impressionnante ; du personnage il exprime de façon satisfaisante la brutalité, l’obstination et la goujaterie, et si les graves les plus graves semblent moins chantés qu’émis, l’extension vocale est celle requise. Aucune réserve, en revanche, pour la délicieuse Sophie de Golda Schultz, aussi ravissante à regarder qu’à écouter. Qu’on nous entende : nous ne parlons pas de la beauté de la plastique ou du son, qui sont des évidences, mais de charme, tel que la salle a eu pour elle les yeux d’Octavian. Le jeu théâtral campe de façon vivante la jeune fille fraîche émoulue du couvent, mélange de spontanéité et de réserve, de candeur, de crainte et de détermination. Ces nuances passent dans le cristal d’une voix ronde, charnue et brillante sans aucun excès, et l’alliance de l’image et du son captive illico. Il fallait une telle Sophie pour que l’on croie possible qu’Octavian abandonne la Maréchale d’Anja Harteros venue remplacer Anne Schwannewilms. A aucun moment elle ne portera la perruque censée donner la touche d’époque Louis XV, et la réflexion mélancolique au coiffeur ne sera pas celle d’une femme sous un masque mais celle d’une femme nue face à son miroir. Il faudrait noircir des pages pour analyser de façon exhaustive, et probablement sans parvenir à les inventorier toutes, les facettes d’une interprétation aussi vibrante et aussi émouvante dans sa sobriété ascétique. A la technique irréprochable elle allie une infinité de nuances dans sa voix et dans son jeu qui donnent une impression de vérité presque impudique, n’était cette élégance inaltérable, peut-être fruit d’une éducation devenue une seconde nature. Le temps dont la Maréchale parle si bien, dans le premier acte, ce temps qu’Octavian voudrait suspendre, Anja Harteros l’a suspendu : à la fin de son monologue, un silence de quelques secondes a précédé l’ovation. Son Quinquin se montre heureusement à la hauteur. Angela Brower est de plus en plus crédible au fil des scènes, dans une affirmation vocale croissante par une présence scénique qui réussit à faire passer le personnage de l’adolescence d’un Chérubin à l’affirmation d’un Roméo. Le parallélisme croissant, vocal et scénique, rend la composition particulièrement convaincante et l’espièglerie de Mariandel ajoute un mérite au charme global, salué lui aussi avec enthousiasme. On sort presque titubant, comme ivre de tous ces charmes.