Incises et ascèse

EIC 40 - Hommage à Pierre Boulez - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | sam 18 Mars 2017 | Imprimer

Après une soirée anniversaire mémorable le 17 mars, retraçant le parcours musical de l’ensemble depuis sa création, l’Intercontemporain se devait de rendre un hommage tout particulier à son founding father et père spirituel Pierre Boulez. Pour un tel événement, il a semblé judicieux à Matthias Pintscher de réunir aussi bien la musique du compositeur iconoclaste que des œuvres de la Seconde école de Vienne que Boulez s’appliqua à faire connaître et jouer en France. Dans un programme réunissant donc Schönberg, Webern et Boulez, c’est un portrait de ce dernier qui se dessine, où l’incisif dialogue avec l’ascétique dans une esthétique encore délibérément révolutionnaire. 

Avec la Symphonie de chambre op. 9, la soirée s’ouvrait sur les derniers feux de la musique romantique, l’écriture jouant sur la limite imprécise entre consonance et atonalité. Dans ce chef-d’œuvre d’un Schönberg à la recherche de son langage, Matthias Pintscher impose sa maîtrise de la forme avec le plus grand naturel. C’est une grande fresque expressionniste qui se déroule sous nos yeux et oreilles, où les quinze instrumentistes de l’Ensemble sonnent comme s’ils étaient deux fois plus nombreux (notons surtout le cor de Jean-Christophe Vervoitte et la clarinette de Martin Adámek). Face à cette profusion de lignes mélodiques et d’enchaînements harmoniques audacieux, on perd de temps à autres l’équilibre entre les pupitres, mais ce toujours dans le but d’offrir une lecture plus fougueuse et passionnée.

Après le foisonnement post-romantique de Schönberg, c’est avec la musique d’Anton Webern que l’ascèse s’installe véritablement. Dans ces cinq cycles de lieder rassemblés pour l’occasion, la soprano Yeree Suh nous donne l’occasion de découvrir ces rares miniatures au pointillisme scintillant, une musique que Boulez affectionna de son vivant, au point de proposer une intégrale du compositeur. On est tout d’abord surpris par la précision et la poésie de la Klangfarbenmelodie, poussée à son paroxysme dans les Trois Lieder orchestrés comme dans les Cinq pièces pour orchestre. La richesse et l’exubérance de la Symphonie de chambre font place à la précision millimétrique de l’Ensemble intercontemporain, où Pintscher officie en chirurgien-orfèvre. 
Yeree Suh se fraye un étroit chemin au travers de l’écriture vocale d’un dodécaphonisme chimiquement pur. Les écarts de parfois deux octaves sont en effet d’une difficulté redoutable, que franchit avec aissance cette chanteuse rompue à la technique contemporaine. Notons cependant quelques difficultés à percer dans la tessiture grave (voire très grave, Webern retranchant la voix jusque dans ses limites), ainsi qu’une prononciation de l’allemand souffrant d’imprécisions dues aux changements de registres constants. Cela n’empêchera pas la soprano coréenne de livrer une interprétation vivante et investie, où la gestuelle dramatique va de paire avec les intentions du texte (surtout dans les Trois Lieder avec petite clarinette et guitare ou dans les Trois Textes populaires), prouvant que l’ascèse d’une série dodécaphonique peut tout à fait se suffire à elle seule. 

Un hommage à Boulez ne pouvant se compléter sans la musique du principal intéressé, c'est avec sur Incises, véritable cheval de bataille de l'institution, que nous avons retrouvé l'Ensemble après l'entracte. Dans cette lente construction et apparition du matériau musical, poussé jusqu’à un point culminant de virtuosité technique et langagière avant de se disloquer peu à peu, Pintscher nous montre la véritable relation de confiance qu’il entretient avec ses instrumentistes. En effet, la battue infaillible que requiert cette musique autorise paradoxalement les interprètes à jouer avec le temps qui se fait tantôt pulsé et palpable, tantôt lisse et volubile. Avec une interprétation délirante de virtuosité comme de précision, l’Ensemble intercontemporain redonne vie à Boulez dans une musique qui apparaît comme la synthèse entre la rigueur d’écriture de l’Ecole de Vienne, et la souplesse d’instrumentation héritée des maîtres français. L’incise rencontre l’ascèse, le temps et la forme se confondent et la musique de Boulez continue de nous fasciner.