Le triomphe des femmes

Le Nozze di Figaro - Toulon

Par Maurice Salles | mar 27 Décembre 2016 | Imprimer

Créée in loco voici quelques années, cette production des Nozze di Figaro traverse le temps sans dommage. Sagement fidèle à l’œuvre, la mise en scène de Christian Gangneron ne s’autorise aucune transposition saugrenue, dans le décor « d’époque » conçu par Yves Bernard. Le château d’Aguas Frescas est un peu décati, à en juger par l’aspect indistinct des murs, mais la hauteur sous plafond est conforme au standing d’un grand seigneur. En l’absence de mobilier accessoire, en dehors du fauteuil et du lit, la décoration peut sembler insuffisante. Au moins ne distrait-elle pas de l’essentiel, la vie dramatique, que la mise en scène vise sans relâche à soutenir et à exalter, soit en forçant le trait quand le comte maltraite physiquement la comtesse, soit en cherchant à sortir certains personnages de l’ornière. Ainsi Antonio n’est pas l’ivrogne traditionnel, et l’accusation de Figaro y gagne une ambiguïté qui enrichit la situation, Marcellina se livre à une danse du voile de mariée qui éclaire son idée fixe, et Basilio est si content de lui-même qu’il gagne en consistance. Les costumes sont-ils les mêmes ? Nous avions oublié la tenue too much d’un Figaro peut-être grisé par sa prospérité nouvelle qui s’habille de lamé et de damassé vieil or. Les autres, Claude Masson les habille selon leur rang, le moment et leurs occupations : ainsi le comte apparaît d’abord en robe de chambre, puis en tenue de chasse, enfin en habit de cérémonie. Ils n’ont rien perdu de leur qualité première, matière et couleurs. Les éclairages de Marc Delamézière ont-ils été modifiés ? De quelconques à l’origine ils sont devenus très soignés, avec des gradations très souples qui leur permettent de s’adapter étroitement aux climats psychologiques, comme par exemple le « Dove sono » du troisième acte, où ils exaltent la solitude de la comtesse dans ce vestibule désert.


Giuliana Gianfaldoni (Susanna) Marc Barrard (Bartolo) David Bizic (Figaro) Sophie Pondliclis (Marcellina) Camila Titinger (La contessa) Michal Partyka (Il conte) Eric Vignau (Basilio) © Frédéric Stephan

Entièrement nouvelle, la distribution est globalement satisfaisante, mais un aléa est venu compliquer la donne : Michal Partyka, interprète du comte, est annoncé souffrant. Même si le rôle n’est pas le plus chantant, en termes d’airs, le handicap est perceptible dans la projection qui manque d’abord de puissance, avant de s’affermir à la longue. Est-ce la tension qui obnubile le chanteur au détriment de l’acteur ? L’expressivité vocale et scénique manque de nuances, l’aristocrate manque d’élégance et d’autorité. Son Don Giovanni ne nous avait pas conquis, son Almaviva à la peine dans les graves du rôle nous laisse sur notre faim. Est-ce par solidarité ou par prudence que David Bizic semble s’économiser dans la première scène ? Peut-être à tort, il nous a semblé qu’arriver avec des réserves pour le grand air du IV était un impératif qui commandait tout le reste. Est-ce parce que le jeune homme que nous avons connu en Masetto est devenu un homme jeune moins svelte que le personnage nous a semblé manquer un peu de sa légèreté foncière ? Nul déficit d’empressement, en revanche, auprès de la Susanna mutine et volontaire de Giuliana Gianfaldino, dont la désinvolture scénique semble absolue. Vocalement, on serait comblé si quelques acidités dans les suraigus et des sons filés à parfaire ne signalaient une marge de progrès.  Elle forme un duo de charme avec Camila Titinger, comtesse de belle prestance et de belle tenue vocale. Pour elle aussi quelques traces acidulées dans le haut de la gamme, mais l’interprétation est si remarquablement fouillée, tant vocalement que théâtralement, que si ces menues imperfections disparaissent elle tiendra haut son rang dans les comtesses de référence, de celles qui émeuvent par la symbiose entre le chant et le jeu. Bien que desservie par une morphologie typiquement féminine, Anna Pennisi la fait oublier par son habileté scénique dans le travesti de Cherubino, mais surtout grâce au charme de son timbre et à la qualité de son chant, dépourvu de la moindre lourdeur.

L’autre couple, Bartolo et Marcellina, échoit à Marc Barrard et à Sophie Pondjiclis. L’un comme l’autre inquiètent, d’abord, il semble enroué et, quant à elle, les registres semblent désunis. Une fois chauffées, leurs voix suivront sans anicroche un jeu théâtral efficace. Eric Vignau donne une présence rare à Basilio, souvent plus effacé, ici presque flamboyant dans l’auto-satisfaction sans pour autant sombrer dans la caricature. Eléonore Pancrazi est plus une femme qu’une adolescente, et cela nuit pour nous à sa Barbarina, qui manque de la fraîcheur inhérente au personnage. Cyril Rovery campe un Antonio consciencieux et responsable, à la voix aussi pleine que sa carrure. Antoine Chenuet enfin est le bègue de tradition avec la légèreté nécessaire pour ne pas lasser. Les chœurs de la maison, dans des interventions peu exigeantes dramatiquement, se montrent aussi satisfaisants que possible.

Nous avions découvert Eun Sun Kim à Marseille, où elle avait remplacé avec un talent incontestable Lawrence Foster. C’est une joie de constater que de Verdi à Mozart elle sait s’adapter et parvient à marquer son interprétation de sa personnalité. La netteté calibrée de l’ouverture nous semble un choix de prudence qui annonce une lecture très sage. Ce sera en effet le cas, mais la précision rythmique et le travail sur les timbres feront chanter l’œuvre au point d’en faire clairement la matrice du chef d’œuvre suivant, Don Giovanni. Jamais nous n’avions perçu si nettement que la Comtesse rassemble en elle Donna Anna et Donna Elvira, ni que la violence du comte deviendra celle de Don Giovanni. Les interprètes n’y sont sans doute pas étrangers, mais l’impulsion nous semble bien venue de la fosse. L’orchestre se montre sous son meilleur jour, et on savoure particulièrement le jeu de Gunji Kazuya qui tient le continuo au clavecin, tant il passe de l’alacrité à la discrétion avec une parfaite efficacité. Aux saluts, c’est l’enthousiasme, sans discrimination mais avec une prime pour Susanna, la comtesse, et la chef d’orchestre. Après tout, Le Nozze di Figaro, n’est-ce pas un peu le triomphe des femmes ?