L'événement musical de l'année

Les Troyens - Strasbourg

Par Christophe Rizoud | lun 17 Avril 2017 | Imprimer

« L'événement musical de l'année » promettait une affiche où, des premiers rôles aux seconds, scintillaient les noms comme des étoiles dans une nuit d'été. Avec le risque que comporte une telle promesse, la déception au bout du compte étant souvent proportionnelle à l'espoir soulevé. Il n'en est rien. Ces Troyens sensationnels sur le papier le sont tout autant interprétés par plus de deux-cent-cinquante musiciens – instrumentistes, choristes et solistes –, dans la salle Erasme du Palais des Congrès à Strasbourg.

Le premier des mérites en revient à l'œuvre elle-même, monumentale, dressée sur ses deux parties – La prise de Troie et Les Troyens à Carthage – comme une statue magnifique sur un socle, traversée d'un souffle épique qui en rend l'écoute haletante, même en version de concert, tissée dans un enchevêtrement de fils rythmiques et sonores d'une complexité telle qu'elle fut longtemps réputée injouable.

John Nelson, à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, s'emploie à démontrer le contraire d'une baguette rompue à l'exercice. Sa première apparition au Metropolitan Opera date de 1974 – presqu'un demi-siècle – lorsqu'on lui demanda de remplacer au pied levé Rafael Kubelik dans Les Troyens. Déjà. Depuis, il a développé son goût de la polyphonie à travers l'interprétation de grandes œuvres chorales. Cela s'entend, ne serait-ce que par l'habileté avec laquelle il règle au millimètre près le fourmillement musical, son sens de la mesure culminant dans un octuor phénoménal au premier acte puis dans une Chasse royale haute en couleurs et rendue stéréophonique par la disposition spatiale des instruments.

Pour donner aux interventions chorales l'ampleur nécessaire, il a fallu réunir les  chœurs philharmonique de Strasbourg, de l'Opéra national du Rhin et du Badischer Staatsoper, sans que les coutures nécessaires pour rendre homogène le son, formidable, de ces trois ensembles ne soient apparentes.


© G. Massat

La distribution, on l'a dit, dépasse l'imagination. En énumérer les solistes revient à réciter une  partie du bottin lyrique, jeunes espoirs et talents confirmés confondus. Si courtes soient leurs interventions, ou au contraire d'une inhumaine longueur, tous répondent aux exigences de leur partition, à commencer par une prononciation quasi irréprochable de la langue française. Les noms se bousculent et l'on n'en finirait pas de distribuer des prix d'excellence. Qu'il s'agisse de Richard Rittelmann, le premier à intervenir, des deux sentinelles goguenards de Jérôme Varnier et Frédéric Caton, dont le rôle se limite à une courte scène, qu'il s'agisse de Jean Teitgen, ombre d'Hector immense cantonnée à quelques phrases en coulisse, de Marianne Crebassa, guère mieux lotie mais toujours à propos en Ascagne, qu'il s'agisse de Stéphane Degout dont on voudrait que le rôle de Chorèbe soit plus développé tant le baryton français cumule présence, déclamation et noblesse héroïque dans la plus digne tradition du chant français, qu'il s'agisse de Stanislas de Barbeyrac lumineux dans la brève chanson d'Hylas, de Cyrille Dubois suspendu aux stances de Iopas tel un funambule, perché sur une émission haute dont la hauteur n'est pas légèreté mais poésie, qu'il s'agisse de Nicolas Courjal, Narbal majestueux et effrayant lorsqu'il voue aux gémonies le peuple troyen, de Hanna Hipp, Anna en retrait mais néanmoins tendre et sensible, et de Philippe Sly, simplement Panthée quand il sera Don Giovanni cet été à Aix-en-Provence, tous savent rendre leur intervention mémorable.

En confiant le rôle d'Enée à Michael Spyres, choix a été intelligemment fait de tourner le dos à une tradition qui veut le prince troyen ténor dramatique. Résolument belcantiste, interprète émérite de Rossini, doté d'une longueur de voix supérieure à deux octaves, le chanteur américain peut tracer « Nuit d'ivresse » d'une ligne idéalement placée entre tête et poitrine, suffisamment souple pour en épouser toutes les sinuosités. Les éclats héroïques, ces notes redoutables sur lesquels tant de ténors trébuchent, n'en sont pas moins assumés, l'intelligence du texte venant compenser la fragilité du métal. Et si les dernières répliques d'« inutiles regrets », semblent livides, n’est-ce pas  parce qu’Enée, déchiré entre amour et destin, est lui-même alors au bord de la rupture ?

Avec Didon, Joyce DiDonato poursuit l'exploration des grands rôles du répertoire français amorcée il y a peu de temps par Charlotte dans Werther, en attendant une hypothétique Carmen à laquelle dès 2006, elle nous avouait penser non sans appréhension. Soprano ou Mezzo-soprano ? Didon accepte indifféremment l'une ou l'autre tessiture, l'essentiel étant de parvenir à faire le grand écart vocal entre un duo d'amour extatique et les imprécations finales. Face à ce dernier défi, la chanteuse trouve des ressources expressives insoupçonnées, jouant des changements de registre pour traduire les affres dans lesquels se débat la reine de Carthage. La femme abandonnée dialogue alors avec la souveraine outragée en une scène d’une grandeur magistrale qui balaye les quelques réserves suscitées auparavant par un vibrato prononcé et quelques sons tubés.

En Cassandre enfin, Marie-Nicole Lemieux transforme l'essai marqué en 2010 avec son album d'airs français Ne me refuse pas, dans lequel elle chantait l’air de… Didon. A un rôle qu'Anna-Caterina Antonacci au Châtelet en 2003 a gravé dans le marbre, celle qui s'est longtemps présentée comme contralto réussit à apposer une empreinte tout aussi indélébile même si différente, non pas de marbre comme sa consœur italienne mais de chair, une chair ardente nourrie de ses propres angoisses face à une partition dévorante, abreuvée des larmes qu'elle laisse échapper débordée par ses propres émotions. Cassandre maternelle par la rondeur de la voix, pyromane par la puissance et la longueur du trait, sacrée tragédienne par la clameur du public d'autant plus démonstratif au moment des saluts qu'il lui a fallu contenir son enthousiasme durant le concert en raison de la présence de micros. L’enregistrement prévu par Warner ne saurait être compromis par des applaudissements intempestifs. Vivement sa sortie !