Pappataci malade mais vaillant

L’Italiana in Algeri - Rennes

Par Tania Bracq | dim 01 Janvier 2017 | Imprimer

Quelques confettis jonchent encore les escaliers de l’Opéra de Rennes en ce lendemain de réveillon et la salle est comble pour cette escapade en Algérie et en fantaisie qui contraste avec le froid polaire qui plombe Rennes depuis plusieurs jours. Las, l'interprète de Mustafa, l’excellent Luigi De Donato est annoncé malade et s’aventure effectivement dans ses vocalises du premier acte comme sur des oeufs, sans utiliser toute la puissance, que l’on devine pourtant. Il compense heureusement quelques petits dérapages vocaux par une excellente projection, des graves profonds, verticalisés, et surtout une prestance épatante. Le chanteur s’amuse manifestement à incarner un Bey « fléau des femmes », aussi borné que misogyne. En grande forme, il doit être irrésistible !

Victoria Yarovaya lui tient la dragée haute dans le rôle d’Isabella. Elle joue les femmes fatales avec beaucoup d’aplomb, offrant une voix capiteuse, large, bien ancrée, sans trop de vibrato. Son Isabella apparait sanglée dans un gilet de sauvetage fort ajusté qu’elle enlève comme l’on ferait un strip tease, telle une Gilda sortie des flots, pendant que les hommes s’extasient au ralenti de cette apparition ensorcelante.

Tout en contraste, l’épouse de Mustafa, la soumise Elvira, est vêtue « modestement » ; couverte donc - quoique fort élégamment - de la tête aux pieds. Cela ne nuit pas à Sandra Pastrana qui ne manque pas d’atouts et dont le soprano aussi rond que brillant s’orne d’aigus faciles, de vocalises fluides, parfaitement maitrisées.

Les autres hommes de la distribution sont des rossiniens tout aussi distingués : Daniele Zanfardino est un spécialiste de ce répertoire, son Lindoro bénéficie d’une belle ligne vocale et d’aigus bien couverts, parfaitement accrochés, tout comme le bac à eau qu’il traine tel un boulet alors qu’il nous apparaît en technicien de surface. Il peine légèrement à entrer dans son personnage dans son premier air, par ailleurs un peu court de souffle. Son balai devient immanquablement l’amoureuse absente, mais la chorégraphie reste extérieure et ce n’est qu’au fil du premier acte que le ténor – qui a une tendance fort amusante à se hisser sur la pointe des pieds à chacune aigu – prend vraiment et très joliment possession de son rôle avant de s’amuser visiblement au second acte.

Son rival malheureux, le Taddeo de Philippe-Nicolas Martin, n’a, quant à lui, rien du barbon traditionnel, et tient sa partie avec brio et une grande aisance, tant scénique que vocale. Le personnage aurait peut-être gagné en épaisseur à moins jouer sur la colère dans le second acte pour plus s’appuyer sur l’émotion de l’amant éconduit.

Ce plateau d’excellent niveau est complété par les très bons chanteurs du choeur de chambre Mélisme(s) qui font les pitres avec beaucoup de conviction et animent la scène de manière ludique. Précision de l’émission, de la diction, tous les six proposent une excellente prestation, soutenus souvent par Nikolaj Bukavec, un habitué de la maison très en forme.


© Laurent Guizard

Le chef de choeur, Gildas Pungier, qui est le chef habituel du choeur de l’Opera de Rennes, dirige également l’orchestre pour cette production légère où chaque pupitre est tenu par un seul musicien de l’Orchestre Symphonique de Bretagne. Il a réalisé la réduction orchestrale de cette version quasi chambriste partie sur les routes bretonne cet hiver de Dinan à Belle-Ile pour sept représentations hors les murs. Si l’on comprend bien l’impératif d’alléger la fosse en tournée, cela semble un peu dommage pour un spectacle de fin d’année de l’Opéra : les cordes sonnent parfois un peu maigres. Le chef breton compense cette fragilité par un bel engagement et une grande délicatesse dans sa direction.

Beaucoup de qualités vocales et musicales donc, pour ce spectacle qui pourtant peine à plusieurs reprises à trouver son rythme. Eric Chevalier est l’homme-orchestre qui s’est chargé ici peut-être de trop nombreuses missions : côté mise en scène, les moments de comédies très réussis, les trouvailles scéniques qui font mouche alternent avec des baisses d’énergie au beau milieu d’un air qui laissent le spectateur au bord du chemin. Les costumes sont pertinents. En revanche, côté décor, si l’immense photo représentant la baie d’Alger n’a déjà rien de bien séduisant, pourquoi lui adjoindre cet affreux cyclo en fond de scène dont le vert donne l’impression d’assister à un tournage de film avant l’incrustation d’image ? Pourquoi ces ouvertures et fermetures récurrentes d’un décor par ailleurs assez peu convaincant et qui semble parfois compenser l’absence d’action sur scène ? L’élément le plus intéressant et esthétique de la scénographie est finalement le grand moucharabieh réalisé par les élèves du lycée professionnel de Dol-de-Bretagne dans la continuité d’un parcours découverte de l’opéra. Voilà une belle idée alliant rationalité économique et ouverture vers un nouveau public.