Un chanteur dans la tempête

François Lay dit Lays

Par Jean-Philippe Thiellay | dim 11 Juillet 2010 | Imprimer
La collection « Biographie » de la sympathique maison d’éditions La Louve, basée à Cahors, annonce la couleur : ne pas sortir la Nième biographie de Charlemagne mais privilégier les personnages méconnus, injustement. Le pari est audacieux mais mérite l’intérêt…
 
Pour le deuxième titre de cette collection, Anne Quéruel, qui a déjà signé plusieurs biographies « XVIIIèmistes », propose un récit de la vie de François Lay, dit Laÿs, sans doute le chanteur le plus célèbre de son temps. Le travail historique est sérieux et l’auteur a travaillé sur des sources originelles, en particulier sur les Archives de l’Opéra et du Conservatoire national de la musique et de la danse. Le style est élégant, tirant très nettement la biographie du côté du récit reconstitué plutôt que du côté de la biographie scientifique.
 
Son personnage s’y prête, il faut le dire. Quel parcours que celui de François Laÿs, né en 1758 dans les Hautes-Pyrénées ! Destiné à garder des chèvres dans ses montagnes mais doté d’une voix manifestement exceptionnelle dès son plus jeune âge, le jeune Gascon a réussi à monter une à une les marches qui l’ont conduit au sommet de la société où il s’est maintenu à travers les troubles. Outre ses dons vocaux, Laÿs est remarquable en ce qu’il a traversé les époques parmi les plus tourmentées de l’histoire de notre pays.
 
Envoyé à l’Opéra de Paris dès 1779 après qu’un intendant eut été stupéfait par sa voix (« la lettre de cachet fournissait des sujets à l’opéra comme elle fournissait des captifs à la Bastille » écrivait Castil-Blaze), il est nommé premier chanteur aux concerts de la reine dont il devient un protégé. Baryton, il semble enflammer les foules par la beauté de son timbre et par la souplesse de l’instrument. Rapidement, il est suffisamment influent pour faire la pluie et le beau temps à l’opéra avec ses amis chanteurs Rousseau, Lainez ou Chéron et aucun directeur ne peut prendre le risque de se priver du baryton vedette, dans Grétry, Gossec ou Gluck en particulier.
 
 
 
Dans le même temps, ami de Barrère, avocat toulousain qui l’introduit dans les clubs progressistes et en particulier au Club des Jacobins en 1789, François Laÿs est sensible aux thèses des Lumières et s’enflamme à la lecture du « Contrat social » ou devant les audaces de Beaumarchais dans le Mariage de Figaro, rôle qu’il créera à Paris avec la musique de Mozart, en 1793, deux ans après la mort du compositeur.
 
 
 
Artiste sous la révolution ? Même si on a du mal à l’imaginer, la vie parisienne continuait pendant les troubles pour Laÿs comme pour ses amis, le peintre David ou le comédien Talma. La musique était associée aux évènements majeurs du moment. C’est ainsi que Laÿs a chanté lors de l’ouverture des états généraux en mai 1789 ou lors de la Fête de la fédération le 14 juillet 1790. L’art lyrique ayant toujours entretenu des liens étroits avec le pouvoir, comme l’ont montré les travaux de David Chaillou sur Napoléon et l’Opéra (Fayard, 2004), Laÿs s’est toujours retrouvé à proximité immédiate de la tête de l’Etat. Ses enthousiasmes révolutionnaires peu à peu tempérés devant les flots de sang de la terreur ne lui seront guère reprochés et, après la Monarchie et la Révolution, l’Empereur a pour lui les yeux du fan, y compris le 2 décembre 1804 pour le sacre où Laÿs chanta aux côtés d’Adolphe Nourrit (que Mme Quérel qualifie curieusement et inexactement de haute-contre p. 127…).
 
Après Waterloo et la Restauration, le scenario s’assombrit. Courant les cachets dans les opéras de province et à l’étranger, Laÿs eut même du mal à obtenir de l’Opéra la pension à laquelle il avait pourtant droit après 43 ans de service (!). Vivant, mal, de ses fonctions d’enseignant du chant au conservatoire, Laÿs meurt le 27 mars 1831 à Ingrandes, près d’Angers.
 
Les 175 pages de ce petit ouvrage se lisent d’un trait, le personnage et l’arrière plan historique donnant un caractère épique à cette vie hors du commun. La vie parisienne est bien rendue. Quant à la frustration d’en être réduit à des conjectures quant à la voix et à l’art du baryton gascon, elle n’est que partiellement compensée par les indications que l’auteur a pu retrouver dans les archives. Sans doute aurait-on aimé en savoir un peu plus sur ce que disait la presse de l’époque, ou sur les rapports du chanteur avec les compositeurs.
 
Il reste que, pour les amoureux d’histoire et d’art lyrique, voilà un petit livre bien agréable pour commencer l’été.
  
Jean-Philippe THIELLAY
 

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