Lorsque Bach flirtait avec l’opéra

Cantates profanes vol. 3

Par Frédéric Platzer | mer 04 Décembre 2013 | Imprimer
 
Après avoir enregistré l’intégrale des cantates sacrées, les Japonais du Bach Collegium Japan, brillamment emmenés par Masaaki Suzuki, se sont désormais attelés à ce que nous appelons en France les cantates profanes, autrement dit les œuvres vocales avec instruments ou orchestre du Cantor qui ne rentrent pas dans le strict domaine de la musique accompagnant le culte. On y trouve en fait toute une série de partitions de circonstances, destinée généralement à célébrer un personnage important, une institution ou bien encore une occasion particulière. L’atmosphère y est bien entendu beaucoup moins sérieuse et recueillie que dans les œuvres sacrées et on sent souvent que le compositeur lâche un peu la pression et n’hésite pas à produire des pièces plus détendues dans lesquelles les rythmes de danses (menuet, gavotte, …) sont fréquemment sollicités. Ce ne sont pourtant pas des partitions de moindre importance puisque le Cantor, pressé par le temps, les a souvent transformées plus tard en œuvres destinées à l’Église.
Le 3e volume de cette série débute par une cantate d’anniversaire – intitulée Serenata – à destination du prince d’Anhalt-Köthen, écrite en 1722, un peu avant que Bach ne quitte ses fonctions auprès de lui pour s’installer à Leipzig. Une soprano et une basse (ici un baryton) mènent l’ensemble et se voient notamment gratifiés d’un inhabituel duo bâti sur le rythme d’un menuet qui va bénéficier en filigrane de variations orchestrales peu courantes chez Jean-Sébastien.
 
Le programme se poursuit avec une superbe cantate de mariage écrite avant 1730 qui offre à une soprano solo une pièce de très grand choix. Ici, pas d’effets orchestraux ni vocaux superlatifs, tout est dans la nuance et dans la poésie. Dans ses arie, la voix est souvent accompagnée d’un instrument soliste (hautbois ou violon) qui lui assurent des contrepoints tout à tour véloces et méditatifs.
La troisième œuvre ici présentée possède plus d’ampleur et a donné beaucoup de satisfaction au compositeur à tel point qu’il en réalisa postérieurement plusieurs arrangements, dont un que nous connaissons sous la forme de la cantate sacrée BWV 36. C’est encore une cantate d’anniversaire, datant de 1725 et vraisemblablement destinée à un professeur éminent de Leipzig dont nous ignorons le nom. Les solistes sont ici les soprano, ténor et basse et bénéficient tous d’un air destiné à les mettre en valeur. L’auditeur écoutera en particulier l’air de soprano, sorte de douce berceuse, accompagné par une viole d’amour, instrument à la sonorité discrète, convenant parfaitement au texte qui évoque des chuchotements. Le chœur final, encore une gavotte, fait alterner des passages choraux accompagnés par l’orchestre et d’autres dévolus aux solistes.
Le disque s’achève avec une autre pièce destinée à égayer un mariage, le Quolibet BWV 524. Cette œuvre, incomplète et datée des années 1707/1708, est une sorte de compilation de divers textes et musiques savants et populaires enchaînés de manière impromptue et résolument comique. Si l’attribution à Bach n’est pas entièrement certaine, cette partition a néanmoins été copiée de sa main et on peut penser qu’il a vraisemblablement contribué à son élaboration. Le quatuor vocal traditionnel est ici requis, tout comme la basse continue. Tous les interprètes se sont bien amusés, et cela s’entend parfaitement !
Quatre cœurs donc pour ce disque. D’abord pour le répertoire qui nous propose un Bach moins connu, plus souriant et qui n’a jamais été aussi près du monde de l’opéra et avec une qualité de composition que ses confrères – Händel y compris – n’ont pas toujours atteinte. Quatre cœurs enfin pour les interprètes au premier rang desquels nous placerons sans aucune hésitation la magnifique soprano anglaise Joanne Lunn, habituée de ce répertoire puisqu’elle l’a beaucoup enregistré avec John Eliot Gardiner, qui contribue pour la plus grande part à la réussite de cet album. Sa voix très claire et bien projetée se marie parfaitement avec les instruments et réussit à nous faire oublier les quelques petites faiblesses des musiciens (le hautboïste a eu visiblement quelques ennuis ponctuels avec des enchaînements de doigtés et le violoniste ne maîtrise pas parfaitement la viole d’amour).
Cela posé, ce disque mérite amplement de figurer dans toute bonne discographie bachienne.