B E N J A M I N   B R I TT E N
un dossier proposé par Mathilde Bouhon

 
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Britten et l'enfance
par Jean-Christophe Henry


Photo inspirée du Turn of the screw - WNO, juin 2000


Britten et l’Enfance 

L’œuvre de Benjamin Britten est marquée par de nombreux thèmes récurrents dont la nuit, la mer et surtout l’enfance sont les plus présents. Dès ses premières œuvres l’enfant et l’enfance sont apparus comme une constante dans la sensibilité de Britten : ses différents biographes ont vu dans ce fait la preuve d’événements traumatisants (sévices sexuels ou autres) dans la scolarité de l’auteur (soit à South Lodge en primaire, soit au collège où il allait être élève après 1927, Gresham’s School.). Bien qu’il expliquerait assez bien l’image que revêt l’enfant dans son œuvre, ceci n’est pas notre sujet, mais pour bien voir l’importance de ce sentiment, rappelons ce que Britten confiait à un journaliste du Guardian en 1971 :

« Je me souviens de la première fois, je crois que c’était précisément le premier jour de mon entrée à l’école, que j’ai entendu qu’on battait un enfant, et je me rappelle mon complet étonnement parce que personne ne s’était immédiatement rué pour lui porter aide. Par la suite découvrir qu’il s’agissait d’actes pardonnés et acceptés me choqua profondément. Que tout soit ou non parti de là, je l’ignore. »

L’enfant, chez Britten, revêt aussi bien un caractère innocent, jovial, que douloureux ou pervers ; il est l’insondable fonds mystérieux dont nous sommes les produits déracinés. Comprendre l’enfance, c’est se comprendre, mais nous ne sommes plus capables de revenir en arrière : l’enfant se présente, dans toute son oeuvre, comme le spectacle intérieur de notre propre déchéance. Entre cruauté et compassion, affection chaste et désir, démonisme et angélisme, l’enfant, dans l’univers de Britten, est omniprésent et toujours balotté ou menacé par les adultes qui l’entourent. Qu’il soit gouailleur et bavard, mais exclu du chant (Puck du « Midsummer Night’s Dream »), réduit au silence (l’apprenti dans Peter Grimes), idéalement visuel, grâce à la danse, dans un monde sonore (paradoxe de Tadzio dans « Death in Venice »), ou explicitement victime de l’adulte (Sam dans « the little sweep » et, bien sur Miles dans « The Turn of the Screw ») il est toujours là, à la lisière des consciences, présent même quand il n’est pas mentionné, écrasant de sa présence quasi asexuée une atmosphère imprégnée de cette sensualité trouble qui colle littéralement à toute la musique de Britten.

Mais l’enfant est pour Britten aussi un interprète et le compositeur a apporté un véritable renouveau dans le domaine du chant choral et soliste confié aux enfants. Tournant le dos à la tradition ecclésiastique du chœur anglais, dont il trouvait le style insipide, Britten fera au contraire ressortir la verve, le côté gouailleur et parfois âpre des voix juvéniles. 

Voyons chronologiquement et œuvre par œuvre les différentes formes de l’enfance chez Britten.

- Christ’s Nativity (1931, sans opus) :

La première oeuvre marquante de Britten fait intervenir un chœur d’enfant et traite de la naissance du Christ ! On retrouve, en particulier, dans ce cycle de 5 chœurs a cappella une très belle berceuse pour mezzo solo et chœur d’enfant ("sweet was the song the virgin sung"), première d’une longue série ; mais la berceuse permet à Britten de traiter deux de ses thèmes favoris : la nuit et l’enfant.

- A boy was born (1933, op. 3) :

Cycle pour voix mixtes, chœur de garçons et orgue facultatif. Dans une des pièce ("Lullay, Jesus"), on assiste à un dialogue entre la Vierge et Jésus, ce dernier symbolisé par le chœur d’enfant qui répète sans cesse la même prière suppliante : "Mine own dear mother, sing lullay !" ("Ma chère petite maman, chante dodo" !). Dans la deuxième pièce (Herod) le chœur s’insurge contre la cruauté du massacre des innocents (déjà l’image de la violence contre les enfants) avec un traitement parallèle des voix d’enfant qui chantent l’espoir de rédemption.

- Friday afternoons (1935, op. 7) :

Ces douze pièces pour voix d’enfant et piano sont les premières pages que Britten écrivit exclusivement pour des enfants. La veine populaire (« Ee-Oh ! », « There was a man of Newington ») alterne avec de douces évocations d’éphémères chagrins (« a tragic story », « Begone, dull care »), la parodie (« Jazz-man », « There was a monkey ») et la mélancolie (« A new year carol ») dans ce cycle où l’image de l’enfant est pour une fois apaisée. Seule la dernière pièce de l’œuvre, « Old Abraham brown », est une marche funèbre chantée à une, deux puis quatre voix. L’accompagnement pianistique qui se borne d’abord à la lancinante redite d’un ré, s’étoffe progressivement, comme si le convoi funéraire était suivi par une foule toujours plus nombreuse. Le lent crescendo ainsi obtenu s’affaiblit de lui-même et disparaît au loin.

- Te Deum en ut (1934, sans opus) :

Dans cette commande du chœur de St Mark et orgue, œuvre de circonstance, la partie centrale est confiée à un sopraniste solo.

- Les Illuminations (op. 18, 1939) :

Ce cycle de mélodies pour voix et orchestre à cordes écrit sur des poèmes de Rimbaud ne traite pas directement de l’enfance, mais du regard enfantin de l’auteur français sur le monde, cet état où la conscience n’a pas encore été pervertie par la notion de bien ou de mal, a inspiré à Britten ses mélodies les plus remarquables. L’émerveillement et la sensualité qui se dégage de ces textes ne pouvaient qu’impressionner le jeune compositeur dans cette période trouble d’exil américain, début de sa relation avec Pears.

-Hymn to Saint Cecilia (op. 27, 1942) :

Cette petite cantate à 5 voix a cappella, pour chœur d’hommes et de garçons semble bien anodine, pourtant le dernier poème de la cantate est plus longuement développé et le solo du sopraniste, sur l’évocation des « chers enfants immaculés » se teinte de frottements harmoniques complexes : c’est une allusion très parlante à la menace qui pèse sur leur innocence. Cette page d’une dizaine de minutes est une des plus troublantes de l’écriture de Britten pour chœur a cappella : la placide sérénité de l’hymne religieux y est sans cesse perturbée par les inflexions que le compositeur fait subir à la ligne mélodique et aux rapports harmoniques, parce que le texte est lui-même émaillé de zones d’ombre, de sous-entendus et d’éléments implicites concernant la fragilité de l’enfance. Sainte Cécile est la patronne des musiciens, mais elle était tout particulièrement celle de Britten : dans son esprit, elle demeurera la protectrice de l’enfance.

-A Ceremony of Carols (op. 28, 1942) :

Ce cycle pour chœur d’enfants est créé le 5 décembre 1942, singulièrement par un chœur de femmes. Britten l’enregistrera néanmoins sous sa forme originale en 1958 et c’est aujourd’hui encore une des œuvres les plus prisées des chœurs d’enfants. L’écriture très pure des lignes vocales et l’accompagnement magique de la harpe font de cette pièce plus une illustration de l’innocence que de la fragilité de l’enfance.

- Peter Grimes (op. 33, 1944) :

Deux personnages d’enfant dans le célébrissime opéra de Britten : les deux jeunes apprentis du héros. Ces deux figures de l’enfance maltraitée sont abordées dans le livret d’une façon plus qu’étrange. Le premier apprenti n’est qu’évoqué, dés le prologue, lors du procès de Grimes : l’enfant serait mort d’inanition en mer, après que le pêcheur ait dérivé avec lui durant trois jours. Le doute de la culpabilité de Grimes va planer durant toute la pièce, bien que celui-ci ait été innocenté lors du procès. Cette culpabilité est ressentie par Grimes lui-même, il l’exprime même dans un arioso poignant au premier tableau de l’acte I :

Et le reproche silencieux du garçon
Devint une maladie
Puis ce fut le retour
Au milieu des filets
Tout seul, seul, seul
Avec la mort d’un enfant. 

Le deuxième personnage d’enfant, nouvel apprenti du pêcheur, est un rôle muet. On assiste au deuxième tableau de l’acte II à une scène très dure entre Grimes et l’enfant. Le rideau se lève sur l’étrange cabane du pêcheur : un bateau retourné. L’intérieur est bien tenu, mais sinistre. Peter est en proie à une grande agitation (« la mer bout de poisson »). Il malmène l’enfant pour le faire activer (un claquement du fouet suggère sans doute une gifle). Toute la première partie de la scène est constituée d’un vaste monologue très varié où alternent les injonctions impatientes à l’apprenti et le retour des vieux rêves. Il tâche maladroitement de rassurer l’enfant en lui faisant observer le miroitement de la mer (fouillis des cordes hautes), mais le rudoie immédiatement après, en proie à ses démons intérieurs. L’enfant pleure. Les villageois tapent à ce moment à la porte de la cabane, ils viennent chercher Grimes qu’ils croient coupable, l’enfant se sauve et descend vers le bateau. L’orchestre commençant par les vents, joue un trille crescendo qui atteint son point culminant sur la déflagration des cymbales et des cordes : l’enfant est tombé de la falaise ; son cri est le seul son qu’il aura proféré.

Il semble bien qu’à l’origine, le rôle du second apprenti fût chanté. Le jeune Leonard Thompson, alors âgé de quatorze ans, rejoignit la troupe, mais il muait et les notes aiguës furent émises par une des « nièces » de Tantine. Britten prit finalement la décision d’en faire un rôle muet, ce qui est incontestablement d’une plus grande efficacité dramatique.

Il faut noter aussi que le personnage le plus positif de toute la pièce est Ellen, l’institutrice du village : encore un rapport à l’enfance.

- The Young Person’s Guide to the Orchestra (op.34, 1946) :

Cette commande du ministère de l’éducation pour la composition de la musique d’un film où les instruments de l’orchestre seraient présentés aux jeunes élèves est la première pièce « pédagogique » de Britten (en effet on peut considérer les opéra « The little sweep » et « Noye’s fludde », à la fois comme des pièces pour et par des enfants, vu la participation active du public à ces œuvres). A partir d’un thème de Purcell et grâce au procédé cher à Britten de la variation, le compositeur présente chaque famille d’instruments en illustrant les différentes possibilités techniques de ceux-ci. Pour la première fois dans l’histoire de la musique un compositeur s’adresse à un public d’enfants pour une initiation à l’organologie à la fois ludique et musicalement très élaborée.

-Albert Herring (op. 39, 1946) :

Cette œuvre a de nombreux rapports avec le thème de l’enfance : bien sûr le jeune héros, un peu benêt et innocent, qui vivra une nuit initiatique après avoir été couronné rosière par la société bourgeoise de son village, mais aussi le couple d’amoureux Sid-Nancy, d’une grande fraîcheur dans le monde étriqué de Loxford (sorte de Nanetta-Fenton du XXe siècle) et bien sûr les enfants qui tout le long de l’opéra seront le grain de sable dans les rouages de l’horrible « machine à vertu » voulue par Mrs Billow et ses compères ( à l’acte II, la répétition du chœur d’enfants se transformant en cacophonie face au buffet qu’il ne faut pas toucher par exemple !).

A la fin de l’œuvre, Albert raconte, sans vergogne, sa nuit de débauche à la société bien pensante de Loxford. Les gardiens de la vertu comprennent alors qu’elle n’a plus rien à faire de lui : elle l’abandonne, et c’est tant mieux, aux amoureux et aux enfants.

-A Charm of Lullabies (op. 41,1947) :

Ce cycle de cinq mélodies a été composé pour Nancy Evans (l’épouse d’Eric Crozier, librettiste de Britten), doublure du rôle de Lucrèce à Glyndebourne. Il s’agit de cinq berceuses pour voix et piano, qui n’atteignent ni l’intensité ni surtout l’unité des cycles précédents, mais elles traduisent l’attirance de Britten pour les chants populaires et cette forme musicale si spéciale qu’est la berceuse.

-Saint Nicolas (op. 42, 1948) :

Cette cantate a été écrite à l’occasion des fêtes du centenaire de Lancing College, ancienne école de Peter Pears. Elle requiert le concours de deux chœurs d’enfants (filles et garçons), d’un ténor, d’un sopraniste et de trois altos-garçons. La partie instrumentale est tenue par un piano à quatre mains, un orgue, les cordes et les percussions. Le texte particulièrement inspiré d’Eric Crozier décrit en une introduction et huit épisodes les étapes majeures de la vie de ce saint du VIe siècle. Cette pièce est souvent considérée comme la première œuvre sacrée de la maturité ; en tout cas la place prépondérante et l’utilisation passionnante des voix d’enfants démontrent une fois de plus l’importance de ces interprètes dans la production de Britten.

-Let’s Make an Opera/The Little Sweep (op. 45, 1949) :

Cette œuvre, composée pour sept enfants, six adultes, quatuor à corde, piano à quatre mains et percussions, mi-théâtral, mi-lyrique, est la deuxième pièce pédagogique de Britten après The Young Person’s Guide to the orchestra. Dans la première partie, le Prologue en somme, plus théâtral que lyrique, un groupe d’adultes et d’enfants décident de monter un opéra, d’en choisir le sujet, les décors, les costumes et d’en écrire le livret. Puis tout le monde répète. Le public se voit confier la partition de certaines pages chorales qui émaillent l’œuvre, répète à son tour sous la direction du chef et est invité à tenir sa partie à quatre reprises : une fois avant le lever de rideau, puis pour le « chant du bain », le « chant de la nuit » et le « chant de la calèche ». 
Le sujet est simple et plaisant : des ramoneurs se rendent dans une garderie d’enfants, tenue par une Miss Bagott, personnage haut en couleurs. Ils sont accompagnés d’un jeune apprenti, Sammy, huit ans, que ce travail effraie au plus haut point. On le hisse néanmoins dans une cheminée et on l’y abandonne pour aller s’occuper des autres. Sammy reste coincé ; il appelle au secours et les enfants de la garderie viennent l’extraire, non sans mal, de son boyau. Ils le cachent dans le placard à jouets, laissant partout de faux indices de sa fuite. Les ramoneurs reviennent avec Miss Bagott, le cherchent, le poursuivent dans le parc, cependant que les enfants aidés de la gentille nurse Rowan, nourrissent Sam et lui font prendre un bain qui lui redonne beauté et blancheur : sorte d’épreuve initiatique traitée sur le mode comique et parodique qui fait de Sammy leur égal. Ils sont ensuite bien décidés à le cacher à nouveau et à le restituer à ses parents le lendemain, caché dans un coffre qui doit prendre la route au matin. Divers rebondissements (Bagott voulant inspecter l’ordre du placard à jouets, évanouissement d’un enfant faisant diversion, coffre trop lourd pour les porteurs qui demandent à ce qu’il soit allégé…) conduisent à une fin heureuse.

Cette œuvre charmante renferme des pages qui n’ont pas à pâlir face aux autres pièces lyriques de Britten : la déploration de Rowan, le quatuor Ramoneurs/Rowan/Bagott, la pantomime de Bagott, l’air de Juliette et surtout le merveilleux nocturne des oiseaux. On retrouve bien sûr le thème de la persécution de l’enfant par l’adulte (la scène au pied de la cheminée est particulièrement saisissante), mais ici ce sont les enfants de la maison qui sauvent le petit Sam, aidés par une Rowan (véritable petite sœur d’Ellen dans Peter Grimes ou de la Gouvernante dans The Turn of the Screw) un peu timide. Cette fin heureuse est unique dans la production de Britten.

-Spring Symphony (op. 44, 1949) :

Cette œuvre est la première grande œuvre chorale de Britten, pour soprano, alto, ténor, chœur d’enfants et d’adultes et orchestre. Le poème The driving boy est confié aux voix d’enfants, auxquelles Britten adjoint les sifflements des gamins qui, comme dans Albert Herring, ont une fonction libératrice : c’est la joie et l’insouciance qui règnent ici.

-Billy Budd (op. 50, 1950) :

Dans cet opéra où la scène n’est habitée que par des hommes, le chœur d’enfants qui joue ici le rôle des plus jeunes mousses permet à Britten un étagement des tessitures bien plus grand. Ce chœur de garçons représente, dans un monde où règne la cruauté et la discipline, un îlot d’innocence, mais aussi une image de la fragilité humaine.

-Canticle II, Abraham and Isaac (op. 51, 1952) :

Britten a construit cette cantate à partir d’un texte du Miracle de Chester du XVe siècle, dans lequel sont relatés, d’une manière souvent naïve et touchante, les derniers préparatifs qui amènent le père au lieu où, pour satisfaire la volonté de Yahvé, il devra sacrifier son unique fils. L’œuvre était initialement conçue pour alto, ténor et piano. C’est d’ailleurs ainsi que Peter Pears, Kathleen Ferrier et Britten la créèrent. Mais par la suite, le compositeur préféra confier le rôle d’Isaac à un garçon, comme l’atteste l’enregistrement de 1961. Le cœur de l’œuvre est la prière touchante d’Isaac : « Father do with me as you will » et dans le duo d’adieu entre le père et son fils, sorte de prémisses aux adieux de Quint et Miles dans le future Turn of the Screw.

-Winter Words (op. 52, 1953) :

Ce cycle, sorte de Voyage d’hiver brittenien, est marqué par l’enfance plus que toute autre œuvre de musique de chambre du compositeur.

Le premier chant, At day-Close in November, décrit un paysage d’automne balayé par le vent. L’angoisse dominante du narrateur s’apaise tout à coup lorsqu’il aperçoit des enfants insouciants.

Midnight on the great western est une sorte de Roi des aulnes moderne. Un enfant est transporté dans un wagon de troisième classe vers une destination inconnue : une grande ville où son avenir est incertain. La compassion du poète est très sensible sur les vocalises qui ornent, de façon de plus en plus appuyée et dramatique, les mots « journeying boy » (véritable anticipation des appels de Quint, mais de manière inversée puisqu’ici le poète semble sauver l’enfant).

Le troisième chant, Wagtail and Baby est d’humeur beaucoup plus légère. Au travers des yeux d’un bébé, nous assistons à une scène cocasse : une bergeronnette boit à la rivière, tour à tour se présentent un taureau, un étalon et un chien bâtard qui n’effraient en rien l’oiseau ; s’approche alors un « parfait gentleman », la bergeronnette s’enfuit. La conclusion implicite est claire : le danger n’arrive que par l’homme…

Dans At the railway station, upway, il est encore question d’enfant et de train. Un tout jeune violoniste sans argent offre sa mélodie à ceux qui veulent bien l’entendre. Un forçat, menottes aux poignets et un policier l’observent. L’homme envie cette vie libre de tout, mais l’agent ne comprend pas. A l’arrivée du train, chacun repart de son coté. Voilà une touchante métaphore des conceptions opposées de la liberté et de la menace qui plane comme toujours sur l’enfant. 

-The Turn of the Screw (op.54, 1954) :

Le sujet de la nouvelle d’Henry James avait tout pour attirer Britten : ses ramifications fantastiques, le thème de l’innocence enfantine bafouée ou anéantie, à un degré jusque-là jamais atteint dans son œuvre, l’ambiguïté poussée à l’extrême des rapports entre adultes et enfants, et la claustration étouffante d’un lieu coupé du monde normal. Le tour d’écrou est bien sûr l’œuvre phare de Britten pour ce qui est du thème de l’enfance et pour ne pas faire doublon dans notre dossier, nous vous invitons à lire l’excellent article de Mathilde Bouhon sur cette œuvre. Soulignons juste l’aspect pervers que prend l’enfant dans ce livret ; comme jamais chez Britten, l’enfant est à la fois victime (de Quint et Jessel mais aussi de l’étouffante Gouvernante), mais aussi manipulant, en particulier dans la seconde partie, Mrs Groose et la Gouvernante. En fait l’enfant est véritablement le point central de cette pièce, celui autour de qui tout tourne, tout se cristallise.

Vocalement, le traitement des deux personnages d’enfant est un peu problématique : dans le livret, Miles est l’aîné de la fratrie, or, la partie vocale du jeune garçon est bien moins dure que celle de Flora qui poserait beaucoup de problèmes à n’importe quelle jeune chanteuse de 8 ans ! En fait Miles a été créé par le jeune David Hemmings ; sa voix était plutôt courte, mais parfaitement placée et d’une fragilité ambiguë, tout à fait appropriée au rôle. Britten a sûrement préféré à la véracité dramatique du livret, l’aspect fragile et ambigu du personnage de Miles. Par contre tous les enregistrements modernes distribuent le rôle de Flora à une adolescente ou une jeune femme, ce qui est fort dommage pour l’équilibre vocal de l’œuvre.

- Noye’s Fludde (op.59, 1957) : 

Troisième et dernière œuvre destinée aux enfants, cet opéra de chambre, dont le livret est tiré d’un mystère du XIVe siècle, Noah’s Deluge, est conçu pour six solistes enfants (nécessairement « professionnels », comme le précisa le compositeur), deux solistes adultes et une centaine de choristes enfants représentant le chœur des animaux et des oiseaux, les adultes, la congrégation des fidèles à laquelle le public est invité à se joindre. Un orchestre professionnel comprend dix musiciens : un quintette à cordes, une flûte à bec, deux pianos, un orgue et un ensemble très varié de percussions. Un orchestre de cinquante sept amateurs fait à nouveau figurer des cordes, des flûtes à bec, des clairons, douze cloches manuelles, et d’innombrables percussions.

L’intrigue met en scène un conflit entre Noé qui exécute les ordres de Dieu et sa femme qui se moque des préparatifs et refuse d’entrer dans l’arche. Les enfants qu’ils soient solistes (les six enfants de Noé) ou choristes (les animaux) chantent tout le long de l’œuvre des pièces pleines de confiance en l’avenir, alors que la femme de Noé (mezzo-soprano) et ses disputes incessantes avec son mari représentent le doute.

-Nocturnes (op.60, 1958) :

Dans l’un des huit textes qui composent cette œuvre, « Encinctured with a twine of leaves » de Coleridge, le poète aperçoit un petit garçon seul, visiblement revenu à l’état de nature et cueillant des fruits dans la forêt. La nuit, l’enfance et l’innocence : Britten n’a pas choisi ce poème par hasard !

-Sechs Hölderlin Fragmente (op.61, 1958) :

Seule œuvre en allemand du compositeur anglais, ce cycle contient deux mélodies sur l’enfance et la jeunesse : Die Heimat, qui prône le retour au bien-être de l’enfance, est construit sur un canon entre le piano et la voix ; Sokrates und Alcibiades, apologie de l’amour pour la jeunesse, la vertu et la beauté ; Die Jugend où Ganymède raconte comment il est devenu homme grâce à l’amour des dieux.

-Missa Brevis (op.63, 1959) :

Cette œuvre de dimension restreinte (une dizaine de minutes) est pourtant majeure dans la production religieuse de l’auteur. Britten la conçut pour le chœur d’enfants de la cathédrale de Westminster, qui avait déjà chanté sa Ceremony of Carols, à la Noël 1958. Il était tombé immédiatement sous le charme de ces voix naturelles, qui ne présentaient pas l’âpreté généralement sensible dans les chœurs de garçons. Ce chef-d’œuvre miniature est marqué par le langage très spécial de Britten pour les chœurs d’enfants : un langage qui mêle le caractère suave et aérien de ces voix aux fluctuations tonales les plus surprenantes.

-A Midsummer Night’s Dream (op.64, 1959) :

Dans la version Britten de la pièce de Shakespeare, les Elfes et les Fées sont confiés à un chœur d’enfants. C’est même eux qui ouvrent l’opéra en annonçant le sujet de la querelle entre Oberon, le roi des Elfes, et son épouse Tytania, la reine des fées, querelle qui sera à l’origine de tout : la reine possède un page volé au roi de l’Inde qu’Oberon souhaiterait lui ravir. Pas plus que dans la comédie de Shakespeare, les motivations qui président à la volonté de possession de l’enfant ne sont élucidées, mais comment ne pas songer à la lutte entre Quint et la Gouvernante pour s’approprier le petit Miles (The Turn of the Screw) ? Une fois encore, la diversité des textes choisis par Britten n’infirme pas la permanence de certains réseaux. Ajoutons que ce petit page, point de départ de la querelle, et partant de toute l’intrigue, n’apparaît ni chez Shakespeare ni chez Britten.

-War Requiem (op.66, 1961) :

L’œuvre religieuse la plus célèbre de Britten utilise bien sûr un chœur d’enfants, et ce chœur a une place bien précise dans la construction de cette pièce : avec l’orgue elle est le plan surnaturel de la rédemption, alors que la messe des morts en latin est chantée par le soprano solo et le grand chœur, accompagnés par le grand orchestre et que les deux solistes hommes chantant en anglais des poèmes d’Owen accompagnés par l’orchestre de chambre, représentent le plan humain et compassionnel. Une fois de plus la rédemption et l’innocence sont représentées par les enfants.

-Psalm 150 (op.67, 1962) :

Œuvre plutôt légère pour double chœur d’enfants et orchestre ; cinq minutes pleines de jubilation et de crépitements, mais sans prétention particulière, même si on y reconnaît la patte de l’auteur.

-Curlew River (op.71, 1964) :

Une fois de plus dans une œuvre de Britten, l’enfant (ou plutôt ici son souvenir) est présent tout le long de l’œuvre sans apparaître ou presque : quelques mesures à la fin de la pièce, mais quelle intervention ! le chant de l’esprit d’un enfant qui rendra la raison à sa mère devenue folle et lui permettra enfin de faire son deuil.

En voici les grandes lignes : des pèlerins qui cherchent à passer une rivière pour se recueillir sur une tombe miraculeuse, sont rejoints par un Voyageur (baryton) puis par une Femme (ténor), devenue folle après avoir perdu son enfant, un an auparavant. Son égarement et son chagrin excitent la pitié du Passeur (baryton-basse) qui accepte la femme à bord de son bateau. En chemin, il raconte l’histoire d’un enfant mort d’épuisement l’année précédente, après avoir été enlevé et maltraité. La femme reconnaît dans ce récit l’identité du petit qui lui fut arraché. Ils arrivent au sanctuaire, qui s’avère être la tombe de l’enfant ; celui-ci leur apparaît miraculeusement.

On retrouve dans cette histoire poignante les thèmes britteniens de l’enfance maltraitée, la rédemption par l’enfant, mais pour la première fois on trouve l’image d’une mère éperdument attachée à son enfant. En effet, jusqu’ici les adultes qui tentaient de sauver l’enfant n’étaient pas ses parents (Rowan dans The Little Sweep ou la Gouvernante dans The Turn of the Screw). Or, cette mère aimante est chanté par… un homme !

-Voices for Today (op.75, 1965) :

Cette œuvre de circonstance pour double chœur (un d’adultes et un d’enfanst) est une commande des Nations-Unies pour leur vingtième anniversaire. Composée sur 14 textes courts dont les auteurs vont de Sophocle à Auden, en passant par Camus et le Christ, cette œuvre sincère a surtout un intérêt acoustique dans la séparation et la disposition « en relief » des deux chœurs.

-The Golden Vanity (op.78, 1966) :

Ce « vaudeville tragi-comique » pour deux chœurs de garçons et piano, commande du Sängerknaben de Vienne, est fondé sur une ancienne balade anglaise : un navire de guerre, le Golden Vanity, se bat contre une galère de pirates turcs, le Turkish Galilee (le double choeur représentant les deux équipages). Le navire anglais a manqué son assaut ; les pirates, certains de pouvoir rafler l’or qui est à bord, s’enivrent de rhum au lieu de se lancer à l’abordage. Parmi l’équipage du Vanity, un jeune Mousse interroge son Capitaine : “Que me donnerez-vous, si je coule le Turkish Galilee ?“ Le Capitaine lui offre de l’or, mais, devant l’indifférence du Mousse, il lui promet sa fille. Le garçon plonge et perce la coque de la galère pirate. A son retour, le Capitaine traître se dédit (influencé par un maître d’équipage jaloux) et refuse de reprendre à bord le Mousse, qui se noie. Ces thèmes sont désormais familiers : la permanence du souci de Britten consistant à mettre l’accent sur l’enfance victime et martyre, sempiternellement broyée par le monde des adultes, des préjugés, de la lâcheté ou de la trahison, s’exprime avec d’autant plus d’éclat qu’il s’agit d’une œuvre aux apparences divertissantes et anecdotiques, courte et, plus encore que par le passé, d’une économie de moyens sidérante. Pourtant, il y a là matière à réflexion. D’abord parce que les personnages qui anéantissent le petit Mousse du Golden Vanity sont, eux aussi, des enfants, et que jamais le compositeur ne se permet la moindre intervention étrangère au texte original. Autrement dit, si l’on fait fi de la pure convention qui préside à la “commande” et à la composition, cela signifie que les enfants n’ont pas besoin des adultes pour se mentir et se détruire entre eux (n’est-ce pas une nouvelle explication de ce qui a pu arriver au petit Miles, dans son collège, avant que le rideau ne se lève sur The Turn of the Screw ?).

-The Children’s Crusade (op.82, 1968) :

The Children’s Crusade
, écrit sur un sombre poème de Bertolt Brecht, traduit et adapté par Hans Keller, raconte l’errance, dans la campagne polonaise, en 1939, de cinquante-cinq enfants en quête d’une terre promise où régnerait la paix : abandonnés et perdus, soumis au froid, à la guerre et à d’autres expériences pénibles, ils ne trouveront jamais le havre qu’ils avaient convoité. Cette cantate pour chœur de garçons et piano sera la dernière œuvre de Britten pour voix d’enfants.

Dans The Children‘s Crusade, œuvre d’une tonalité beaucoup moins divertissante que The Golden Vanity, l’errance désespérée des enfants se voit singulièrement traversée par une “intervention d’auteur” “Whenever I close my eyes I see them wander...” ("A chaque fois que je ferme les yeux, je les vois errer"), et c’est un enfant qui chante cela. Donald Mitchell a su trouver la formule juste : “Britten nous parle d’eux, même s’il parle toujours à travers eux”. L’interprète-enfant prête sa voix au compositeur, comme si celui-ci était capable de se fondre dans un imaginaire révolu, de renouer avec l’enfant-témoin qu’il aurait pu être. Ainsi, pourrait-on ajouter à la phrase de Mitchell : “Quand il nous parle d’eux, il nous parle de lui.

-Who are these Children ? (op. 84, 1969) :

Ce cycle est constitué de douze mélodies sur des poèmes de William Soutar (1898-1943). Huit d’entre elles, en dialecte écossais, décrivent le monde de l’innocence enfantine dans une nurserie, à l’école ou dans le foyer familial ; mais quatre poèmes intercalaires en anglais, qui dépeignent l’intrusion de la guerre dans cet univers béni, ménagent ainsi un saisissant contraste entre la légèreté et l’insouciance et le caractère sombre et angoissant de la réalité.
Soutar, poète socialiste et grand admirateur de Wilfrid Owen, écrivit ces poèmes après avoir vu en 1941, dans le Times Literary Supplement, la photo d’une troupe de chasseurs de renard traversant un village dévasté par les bombes sous le regard d’un groupe d’enfants. C’est le sujet même du poème qui donne son titre à l’œuvre : la confrontation de deux types éternels de violence, où la cruauté de l’homme pour l’homme trouve son pendant simultané dans celle de l’homme face à l’animal ; la bestialité répond à la bestialité, sans transition. Le lugubre et strident son du cor, que le piano parvient ici à imiter, plonge toute la fin de la mélodie dans le climat d’une absolue désespérance :

Qui sont ces enfants ici rassemblés
Loin du feu et de la fumée
Qui, avec des yeux qui se souviendront, regardent fixement
Les chasseurs de renards ?

Sans conteste, ce dernier cycle est thématiquement relié au premier recueil important de Britten, Our Hunting Fathers de 1936, et permet de vérifier une fois encore la permanence des mêmes hantises et d’un même combat, à plus de trente ans de distance. D’autre part, Black day (Sinistre Jour), où un malheureux enfant est successivement battu par son professeur, sa mère, son père et son frère, nous ramène à The Iittle Sweep de 1949, aux tout récents Golden Vanity et Children ‘s Crusade. Le poème The children est une contemplation horrifiée du sol souillé du sang d’enfants morts ou blessés. La musique y suggère le sifflement des sirènes des raids aériens, avant de nous conduire au silence absolu qui suit toute dévastation. Là, l’enfant est une fois encore assimilé au soldat innocent. La troisième mélodie, Nigthmare (Cauchemar), est très proche du style du cycle sur les poèmes de Blake ; Britten y laisse planer un sombre pressentiment, la menace d’un épouvantable danger, dont à nouveau les enfants sont les victimes : « Sur les branches fleurissaient des yeux d’enfants et le sombre meurtrier était un homme ».

-Owen Wingrave (op.85, 1969) :

Une fois de plus l’image de l’enfant n’est que suggérée dans une œuvre de Britten, mais celle-ci est encore primordiale pour le drame.

Owen, jeune homme dans une famille sclérosée dans son ancestrale tradition militaire, a des aspirations pacifistes.

L’élément de base (à la fois déterminant pour la peinture du climat familial et secondaire dans la précipitation du dénouement) est fourni par une “légende” qui poursuit la famille : autrefois, un enfant Wingrave, ayant refusé de se battre à l’école à la suite d’un défi, fut accusé de lâcheté par son père et, violemment frappé, mourut sur le coup dans une des chambres de la maison familiale, désormais désertée et considérée comme hantée (plus par un sinistre souvenir que par un réel fantôme, bien entendu). Kate, la fiancée d’Owen, lui lance un défi pour qu’il prouve que son pacifisme n’est en rien une lâcheté. Il accepte de se laisser enfermer dans la chambre maudite : on le retrouve mort, une heure plus tard.

Parallèlement au thème de l’enfance maltraitée, Britten traite ici la rédemption de la famille Wingrave à travers la mort de « l’ange de la paix », image de l’innocence : Owen.

-Death in Venice (op.88, 1971) :

La dernière œuvre lyrique de Britten puise une fois de plus dans le thème de l’enfance, mais le compositeur trouve une forme nouvelle pour représenter cette jeunesse : un rôle dansé.

L’opéra présente la chute d’un vieil écrivain, Aschenbach, fasciné par un jeune touriste polonais d’une grande beauté, Tadzio, interprété par un jeune danseur. 

Cette œuvre d’une grande complexité musicale et dramatique est un véritable testament pour Britten : le personnage du poète est sans cesse en contact avec la mort (sept figures, interprétées par le même chanteur et ponctuant l’action) et la jeunesse, la beauté, représentées par Tadzio, rôle muet puisqu’il n’y aura jamais aucun autre contact qu’une admiration, une contemplation mortifère entre le poète et le jeune étranger.

Jean-Christophe Henry

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