Avec cérémonie

Einstein on the beach - Montpellier

Par Maurice Salles | ven 16 Mars 2012 | Imprimer
 

 

Retour réussi pour cette recréation d’Einstein on the Beach, l’opéra qui assit voici presque trente-six ans la notoriété de Robert Wilson et de Philip Glass. On craignait que le battage fait autour de leur présence et celle de Lucinda Childs n’entraîne un succès mondain et que l’œuvre, née sous le sceau de l’avant-garde, ait mal résisté au passage du temps. On veut croire que les ovations finales tenaient moins du snobisme que de l’hommage, mérité.

 

Robert Wilson et Philip Glass se sont maintes fois exprimés sur la genèse de l’opéra et sur le choix d’Albert Einstein comme personnage-thème. De cet homme qui durant leur enfance faisait l’actualité la mort en 1955 a figé l’image d’un génie scientifique devenu un exemple intellectuel et moral dans un monde divisé en quête de repères. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? De même, on peut se demander si les textes du livret, liés à l’histoire personnelle des créateurs, en particulier au respect que Robert Wilson portait à un adolescent autiste, ont encore de nos jours leur résonance des années 1970, quand l’ « antipsychiatrie » élevait les expressions « anormales » au rang d’œuvre d’art.  Probablement pas, à en juger par le silence du public, qui n’en sort que pour s’amuser d’un discours parodiquement féministe. Sans doute leur côté répétitif, voire obsessionnel, est-il de nature à provoquer la lassitude, ou l’indifférence. On attend que cela passe, d’autant que l’on n’y est pas obligé puisque la longueur de l’œuvre donnée sans interruption donne aux spectateurs le droit d’aller et de venir à sa guise. Pourtant, même sans s’offrir ces récréations, on ne s’ennuie pas parce que ce que l’on voit et l’on entend séduit ou intéresse, à défaut de passionner.

Visuellement, rien ne laisse indifférent. La maîtrise plastique de Bob Wilson atteint des sommets, avec l’économie de moyens qui caractérise sa manière. On peut y voir aussi un hommage à la précision des travaux scientifiques d’Einstein., évoqués aussi par les litanies de chiffres psalmodiés. Un autre aspect visuel susceptible de fasciner consiste dans les répétitions apparemment inlassables et identiques de mouvements, comme la marche avant-arrière de la comédienne du premier tableau ; son attitude rappelle irrésistiblement celle de danseuses de ballets «révolutionnaires » de la Chine de Mao en même temps que l’idée du paradoxe de Zénon. Ces liens entre l’époque et le thème sont un riche stimulant pour qui en a les clefs. 

On les contemple à l’œuvre dans la chorégraphie de Lucinda Childs, qui fait des danseurs tantôt de purs éléments rythmiques à la manière de Balanchine tantôt des électrons lancés dans leur course indéfiniment reprise et dont les trajectoires se croisent à l’infini, parfois jusqu’au ressassement. Mais on a compris que les frontières s’effacent tant certains personnages évoluent comme s’ils dansaient, leur énergie simultanément déployée dans l’espace et dans le temps, nouvel hommage à Einstein.

On déplore évidemment de devoir, pour la clarté du compte-rendu, parler successivement d’aspects du spectacle, qui s’y juxtaposent en mosaïque. Sous jacente au verbiage initial, la musique de Philip Glass s’installe et devient rapidement le principal centre d’intérêt. On sait que le compositeur nie que sa musique soit répétitive, et sans doute dans l’absolu il dit vrai puisqu’une attention soutenue permet rapidement de distinguer les menues variations de rythme ou de ton propres à un discours qui n’est en rien une logorrhée. En fait, par delà les plages où l’inspiration orientalisante impose ses redites lancinantes ou hypnotiques, c’est bien l’ancien élève de Nadia Boulanger qui multiplie les échos du Cantor, de Brahms, peut-être de Vidor, sûrement de Purcell, mêlant aux accents yiddish des instruments les fraîcheurs élisabéthaines, voire grégoriennes des choeurs et passant des mélopées indiennes à une passacaille ou à des ritournelles. La partition est servie par un groupe de musiciens pour qui elle n’a pas de secret et qui sont autant de virtuoses, même si seuls un violon et un saxophone ont droit à des numéros de solistes. Le syncrétisme – ou vaudrait-il mieux dire l’oecuménisme ? – n’a évidemment rien de gratuit pour célébrer l’humanisme du héros éponyme. Acteurs secondaires mais d’une musicalité et d’une présence dignes des plus grands éloges, les membres du chœur assument impeccablement leur rôle scénique. Ils évoluent avec l’aisance de grands professionnels dans un spectacle réglé au cordeau, où rien n’a été  laissé au hasard.

L’œuvre s’achève de façon brève, sans scène paroxystique, juste un récit apaisant où un amoureux nie les frontières de l’espace et du temps. Y sommes-nous rentrés ? Sa structure et son refus de l’anecdotique et du biographique tiennent le spectateur à distance malgré la richesse sonore et la qualité des chœurs. Cette « œuvre en évolution » au dire des auteurs prend sous la férule de Robert Wilson l’allure d’une cérémonie. Vous avez dit prévisible ?