Hui Hé et Klaus Peter Flor : reconnaissance éternelle

Madama Butterfly - Toulouse

Par Maurice Salles | mar 17 Avril 2012 | Imprimer
 

Créée en 1996 au même endroit, deux fois reprise, cette production de Madame Butterfly renoue avec le succès, à juste titre. Le temps n’a pas de prise sur la séduction du dispositif scénique, d’une élégante sobriété. Au fond de l’espace central en forme d’hexagone s’élève la façade blanche du pavillon loué par Pinkerton ; devant elle une vaste terrasse en caillebotis de bois clair s’étale au-dessus du sable ratissé d’un jardin traversé de dalles couleur de lave. En guise de meubles au premier acte des coussins carrés dont le noir contraste avec la blancheur dominante. Au second un mobilier de jardin à l’occidentale, table, chaises et chaise longue. Au dernier acte le dénuement a fait place nette. Seul reste l’autel portatif qui abrite, parmi les reliques vénérées par Cio-Cio San, le poignard avec lequel son père se suicida. La mise en scène conçue par Nicolas Joel règle entrées et sorties en usant au maximum des possibilités offertes par le lieu particulier qu’est la Halle aux Grains et place les personnages en situation, avec des choix très souvent pertinents, exception faite de la scène finale, où l’abandon des didascalies semble pour le moins discutable car il contredit les intentions de Cio Cio San. Les costumes renvoient à l’époque de la création : passé le mariage, occasion d’un défilé de kimonos chatoyants et d’ombrelles, si Suzuki porte l’habit traditionnel Butterfly y a renoncé au profit de la robe à tournure des Américaines « comme il faut » et a vêtu son enfant d’un costume marin. Goro a la tenue passe-partout de l’intrigant ennemi du scandale, le Bonze celle de son statut, Pinkerton est en uniforme, d’hiver, puis d’été, et Sharpless change lui aussi de veston et de chapeau avec la saison. Cela pourrait être anecdotique, c’est en fait l’expression visible du temps qui a passé, à l’aune duquel on mesure la durée des absences, les séparations, pour déclarer les mariages dissous et vaine la fidélité.

On sait que le rôle-titre réclame une interprète capable non seulement d’exprimer les illusions de la jeunesse, la ferveur et les élans d’un engagement absolu, la détermination obstinée et le courage quand elle est en butte à des sollicitations qui l’outragent, enfin le désespoir affreux assorti d’une dignité qui étreint. Le Capitole l’a trouvée avec Hui Hé, qui récolte aux saluts d’interminables ovations. Pour ses débuts in loco, elle confirme la réputation flatteuse qui la précédait. Capable des modulations les plus douces, de piani subtils, de couleurs presque enfantines comme de sombre véhémence, sa voix d’une belle homogénéité et d’une longueur à l’épreuve du rôle ne faiblit à aucun moment lorsqu’elle affronte la rutilance de l’orchestre. Elle fait évoluer le personnage en donnant l’illusion d’un investissement personnel qui, s’il était authentique, l’empêcherait de chanter. C’est du grand art, auprès duquel ses partenaires pâlissent forcément un peu. Teodor Ilincai, par exemple, sait mettre dans sa voix l’arrogance de Pinkerton, et les accents enjôleurs propres à séduire Cio Cio San. Mais que n’y met-il un sourire, au premier acte, où l’on attend en vain la désinvolture amusée d’un personnage en train de « jouer au mariage » ! Il est parfait en revanche au troisième. Naguère Meg Page au Capitole Enkelejda Skhosa chante Suzuki avec la musicalité qu’on lui connaît, et campe scrupuleusement le personnage. Mais même si sa technique lui permet de résoudre honorablement les passages les plus graves, elle n’est pas un véritable contralto et on devine l’effort. Trevor Scheunemann, dont la voix semble d’abord petite pour le vaste espace, trouve les accents quasiment paternels dont use Sharpless quand il met en garde Pinkerton ou quand il s’efforce d’ouvrir les yeux de Cio Cio San. Le personnage est un homme d’expérience ; c’est son âge, selon le jeune officier, qui le rend exagérément pessimiste ! N’y aurait-il plus au Capitole de maquilleurs capables de vieillir un chanteur ? Gregory Bonfatti est insinuant comme il convient pour un entremetteur prêt à avaler toutes les couleuvres, Luciano Montanaro tonne à souhait la malédiction du bonze, et Valentin Jar a bien l’air de prospérité du Prince Yamadori. Vladimir Kapshuk, enfin, dans l’éphémère rôle du Commissaire Impérial, impressionne par sa haute taille et sa voix profonde. Les autres, sans distinction, y compris les artistes des chœurs, sont irréprochables.

Mais, à égalité avec Hui hé, on placera les musiciens et Claus Peter Flor, qui les dirige. Leur participation, tous pupitres confondus, relève des grands moments de l’orchestre, et on ne sait qu’admirer le plus, de leur qualité d’instrumentistes et de leur vigilance d’interprètes, que la configuration de la Halle aux Grains permet d’observer. D’une extrême précision dans les dosages sonores ils restituent pleinement la transparence des plans et les jeux expressifs des timbres et des couleurs. Ainsi rendue à son raffinement, l’orchestration prend, par les impulsions et les choix du chef, une vie et une plénitude où l’animation dramatique reçoit à chaque instant son juste accent, sans mièvrerie ni pathos, avec pour résultat que la fin de la tragédie nous trouve rempli, malgré le malheur de l’héroïne, de bonheur et de reconnaissance.
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