Qu’est-ce qu’une diva ?

Récital - Liège

Par Bernard Schreuders | jeu 04 Octobre 2012 | Imprimer
 
La nouvelle saison de l’Opéra Royal de Wallonie, qui a retrouvé ses murs et ses ors après trois ans de fermeture, s’ouvrait en septembre sur une rareté absolue : Stradella de César Franck, mis en scène par le réalisateur Jaco Van Dormael, novice en la matière, un double événement mais que le récital offert par Edita Gruberova ce 4 octobre pourrait bien avoir éclipsé. Parce que l’opéra, pardonnez-moi ce truisme (mais dans les faits, en est-ce vraiment un ?), c’est d’abord la voix et l’incommensurable puissance du chant : puissance physique, puissance d’évocation, puissance du mythe. Légende plus que vivante, frémissante et si tangible que la nostalgie ne nous effleure jamais, le soprano slovaque nous a donné à voir et à entendre ce qu’est une diva, au sens premier du terme. La salle était comble, mais loin d’être acquise et unanime, l’idole des uns cristallisant la haine des autres, qui adorent la détester au point de rester jusqu’à la fin après l’avoir pourtant crucifiée à l’entracte. C’est à la violence des passions qu’elle déchaîne que se reconnaît aussi « la cantatrice en renom », pour reprendre l’euphémisme au charme suranné dont usent les dictionnaires pour définir ce mot si souvent galvaudé.
A dire vrai, nous nous apprêtions à goûter un plaisir coupable et à être tancé par les gardiens de l’orthodoxie belcantiste, dont la chanteuse constitue l’une des cibles favorites. Or sa performance a balayé toutes nos réserves, elle nous a décomplexé et ragaillardi. Revenir sur des défauts connus et que le temps n’a pas gommés reviendrait à passer à côté de l’essentiel, à l’instar des détracteurs d’Horowitz qui en escamotaient le génie en se braquant sur ses fausses notes. Qu’importent ces défaillances, pourvu qu’on ait l’ivresse ! La fraîcheur, l’intégrité du timbre relèvent du miracle et les ressources de l’instrument nous sidèrent. Son éclat, son ampleur ne laissent pas de fasciner. Edita Gruberova soufflera ses soixante-six bougies la veille de Noël, elle débutait en Rosine le 18 février 1968, à Bratislava. Le doux son de cette voix qui nous frappe comme il frappe Lucia semble défier les lois de la nature. Sa première Elisabetta remonte à 1990, il y a vingt-deux ans… Ces rôles font partie d’elle, ils lui collent à la peau, certes, mais combien d’artistes pourraient assumer un tel programme – les folies d’Elisabetta, Lucia, Elvira, Ophélie – en l’espace d’une soirée ? Il faut plus que du métier, il faut du tempérament et du cran. Et si elle frôle parfois l’accident, c’est aussi parce que l’aplomb se mue en témérité, tel ce contre-fa qui se dérobe en même temps qu’il nous grise. L’admiration ne nous rend pas sourd, Gruberova n’a plus la même aisance qu’autrefois, soutenir l’aigu à pleine voix peut se révéler difficile, singulièrement dans les finales –, mais elle demeure prodigue en sons filés et décoche de ces staccati qui pourraient faire blêmir de jalousie certaines rivales.
« Connais-toi toi même et tu connaîtras les Dieux et l’Univers ». Edita Gruberova semble avoir fait sienne la devise de Socrate et découvert ainsi le secret de la longévité. La santé, la technique sont des conditions nécessaires, mais pas suffisantes. Après avoir campé une Ophélie tout en panache, mais également sensible et rêveuse, la diva gratifie l’auditoire de deux bis qui n’ont rien de frugal: « O luce di quest’anima » (Linda di Chamounix) et surtout « Spiel ich die Unschuld vom Lande » (Die Fledermaus), éblouissante démonstration d’un art intact, la diva jouant et minaudant juste ce qu’il faut pour dérider les musiciens et achever de mettre le public dans sa poche. Emmené par l’excellent Paolo Arrivabeni, l’Orchestre Royal de Wallonie semble galvanisé par la présence d’une soliste de cette envergure et se déchaîne dans une ouverture de Norma particulièrement nerveuse et musclée. Nous sommes sortis exaltés du Théâtre royal, un sourire béat aux lèvres, conscient d’avoir vécu une expérience réellement hors du commun.