Bob Wilson décide
de nous prouver qu'Aïda n'est pas un opéra pharaonique
mais un drame tout ce qu'il y a de plus humain, c'est d'ailleurs assez
gentil de sa part. À l'entracte, entre deux assistants du metteur
en scène, on ose ce commentaire: Wilson c'est du vent, c'est une
méthode applicable à n'importe quelle oeuvre et l'art perd
de son intérêt quand il devient méthode. Grande formule,
légèrement teintée de Lapalisse car - oui - qui aujourd'hui
peut encore prétendre que Wilson est un metteur en scène
intéressant ? Recherche des couleurs - les mêmes depuis vingt
ans - et des gestes, jeu sur le statisme et l'inexpressivité: de
Pelléas à Alceste, du Ring à la Fille de Mme Angot
(ou pas) tout est passé par la moulinette Wilson, moulinette qui
à ce jour ne provoque plus que l'ennui du spectateur moyen et les
gloussements satisfaits de grappes de snobinards. Trahi par sa propre esthétique,
le metteur en scène américain drape ses deux chanteuses dans
de magnifiques toilettes, d'une pureté de ligne totalement éblouissante;
manque de chance, le fanon d'Aïda et la cellulite d'Amneris rappellent
le spectateur à une réalité moins élégiaque.
Apprenons aussi que la scène du triomphe en terme d'intériorité
ne serait pas désavouée par les chevaliers du Graal et que
les bouleversants monologues d'Aïda sont rendus insipides par un jeu
d'acteur réduit à quelques gestes vaguement inspirés
de l'imagerie égyptienne. Et pourtant on ne cessera de souligner
le très grand professionnalisme d'un homme qui - s'il n'a jamais
eu la présence d'esprit de se renouveler - jongle de main de maître
avec les plans, les lumières, les couleurs. Reste qu'on s'endormirait
volontiers sur l'épaule de son voisin.
Le casting vocal
ne démérite pas: Johan Botha est un Radames obèse
comme rarement des planches de théâtre ont eu le loisir d'en
porter. Fondu dans cette mise en scène, le général
égyptien a déjà ses galons de monument, ce n'est pas
un jeune homme amoureux qui s'élance vers Aïda, c'est une des
quatre statues d'Abu-Simbel. Cette menue remarque mise à part on
appréciera le phrasé impeccable du ténor sud-africain,
tout juste regrettera-t-on des aigus un peu droits. Remplaçant Elena
Zaremba presque au pied levé, la mezzo Ildiko Komlosi a fait peur
a tout le monde en début de soirée, ses premières
interventions étant à peine audibles. Un jeu scénique
quasiment supportable (compliment superlatif dans le contexte) et une très
belle intervention finale lui valent un véritable triomphe au rideau.
Mark Doss est un Amonasro étrange: sa technique de chant est purement
et simplement immonde, reste une présence scénique effrayante
et un volume vocal rare. Le roi de Maxim Mikhaïlov séduit par
un phrasé impeccable et le Ramfis de Phillip Ens par un bel investissement
vocal. Reste l'Aïda de Norma Fantini qui - dévorée par
le stress ou trop à l'étroit dans sa robe - gâche par
quelques approximations ses belles attaques d'aigus filés. Pour
être une grande Aïda il lui manque tout de même une sacré
dose d'engagement dramatique... mais comment lui en tenir rigueur; il n'est
pas aisé d'être poignante en gesticulant de la sorte.
Restent la chorégraphie
pathétique de Makram Hamdam (ou comment faire sautiller un iroquois
hystérique pendant dix minutes sans se faire piétiner par
le public) et la direction d'Antonio Pappano qui obtient de son orchestre
un chef d'oeuvre de nuances et de couleurs. Reste qu'aux saluts, la star...
c'était Wilson. Sigh no more ladies, sigh no more; men were deceivers
ever !
Camille
De Rijck