Karma Caméléon

A Foreign Affair, récital de Michael Spyres - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | mar 06 Novembre 2018 | Imprimer

« Je ne peux pas vous dire à quel point je suis excité ce soir. Je donne mon premier récital ... Oui, c'est bien mon premier récital en solo depuis 20 ans ! », s’enthousiasme Michael Spyres sur sa page Facebook. Par « récital », comprendre ce que les allemands appellent Liederabend, une soirée amicale consacrée à l’interprétation de mélodies. « J’ai hâte de voir les visages souriants des fans et des amis dans le public », poursuit d’ailleurs le ténor américain. Suit une longue note d’intention, lue en anglais sur scène en guise d’entrée en matière, autour d’un programme dont l’amour serait le fil rouge. Plus simplement, la quinzaine de pièces proposée apparaît comme un vaste panorama du genre mélodique, abordé chronologiquement, de ses premiers balbutiements jusqu’à la conquête de l’Ouest – de « O tuneful voice », une canzonetta de porcelaine composée par Haydn sur un poème de Ann Hunter, à « All the Things You Are », une song du compositeur de jazz, Oscar Peterson, surnommé le « Maharaja du clavier » par Duke Ellington.

Tout Michael Spyres est déjà là, dans cette liste où se mêle en un savant melting-pot le gotha des compositeurs classiques : la curiosité musicologique, qui l’a conduit durant ses années d’auto-formation à chercher sa voix jusqu’à remonter à la source de sa tessiture et se forger une technique plurielle ; l’éclectisme traduit par le titre donné à ce récital « A Foreign Affair / Affaire étrangère » comme une invitation à réviser sa géographie, non seulement les pays mais aussi leur culture et leur langue ; l’audace gourmande et une générosité gratuite lorsque l’on sait que ces partitions ont été choisies, assemblées et apprises pour cette seule soirée. Heureux Bordelais... 

Tel le caméléon dont la teinte prend la couleur du sol ou de l’arbre, Michael Spyres adapte son émission à chacune des pièces interprétées en une graduation de registres spectaculaire. Voix de tête et de poitrine ainsi dialoguent, se séparent ou se mixent pour refléter au mieux l’esprit de la musique : son style – et l’on pourrait sous cet angle envisager la soirée comme un précis de grammaire vocale – et son propos. Les notes les plus aiguës exhalées du bout des lèvres sur un souffle long deviennent alors vertiges de l’âme tandis que celles puissamment expectorées sont réservées à de plus terrestres affects. 

A la virtuosité triomphante – « Rastlose Liebe » de Schubert par exemple où le chanteur d’opéra prend le pas sur le Liedersänger et « Roméo » de Rossini, véritable course à l’abîme qui laisse le ténor sonné, comme abasourdi par son propre exploit –, succèdent des temps calmes favorables à l’expression : « Adélaïde » approché comme une rêverie solitaire, « La Ricordanza » et ses réminiscences puritaines, « Le Pêcheur » entraîné dans l’onde par la nymphe – et l’on sent Spyres se baigner avec délice dans ces eaux berlioziennes qu’il affectionne entre toutes. « L’Esule » de Verdi, enfourché à la hussarde, gronde d’une rumeur risorgimentale qui électrise le public. Pause.

Moins technique, la deuxième partie n’en est pas moins expressive : le babillage amoureux de « Thomas der Reimer », la schizophrénie de « Enfant si j’étais roi », le barnum de « The Circus band »... Michael Spyres continue de conter avec le même sens du récit et la même palette incroyable de couleurs. L’ombre de Wagner passe derrière les tentatives musiciennes de Nietzsche (« Gebet an das Leben »). Puis, une fois l’arc-en-ciel des effets déployé, s’avancent Hahn, Donaudy, Britten, tracés à même le mot, toujours intelligibles et justes dans leur redoutable simplicité. 

Il ne faudrait pas dans cette soirée rare négliger le rôle et la présence de Mathieu Pordoy, caméléon lui aussi par la manière dont son piano parcourt à propos les époques et, si l’on en croit Michaël Spyres dans le texte sus-cité, co-auteur du programme – « créateur égal de l’art et non pas simple accompagnateur de mon chant ». La complicité artistique semble se doubler d’une admiration réciproque et même d’une amitié dont les ondes bénéfiques contribuent à transformer l’exercice souvent formel du récital en une soirée chaleureuse et sympathique – Liederabend, disait-on…

En bis et en vrac, Seranata de Bracco sur des paroles de Caruso, Tom Waits – A Foreign Affair, tiens tiens... et d’autres dont Michaël Spyres oublie de donner le nom, trop pressé d’en partager les mots et les notes. Un chant traditionnel du Missouri a cappella scelle la fraternité entre l’Amérique et la France. « Si nous faisons bien notre travail ce soir, je pense que nous allons engendrer de l’amour entre nous, les interprètes, et vous, le public. » expliquait Michael Spyres en préambule. Mission accomplie. C’est debout que la salle, reconnaissante, salue les deux artistes.

 

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