L’intellect ne suffit pas

Abramovic : 7 Deaths of Maria Callas (Garnier) - Paris (Garnier)

Par Alexandre Jamar | ven 03 Septembre 2021 | Imprimer

Présenté à Munich en novembre 2020, 7 Deaths of Maria Callas ouvre la saison 21-22 de l'Opéra de Paris. On se presse pour découvrir un spectacle dont l'affiche interroge. Quels liens peuvent bien unir Marina Abramović et la diva susnommée ? Suffisent-ils à créer un spectacle ?

Abramović affirme avoir été bouleversée très tôt par la voix et par la vie de Callas. Elle se reconnaît déjà enfant dans le personnage avec lequel elle partage certains traits physiques et biographiques. Mais c'est sur le plan idéologique que la comparaison mérite d'être faite. Dans une lettre à celle qui sera sa Médée, Pasolini décrit le devoir de l'artiste avec une acuité confondante : « il faut briser en mille morceaux une réalité 'entière' pour la reconstruire dans sa vérité synthétique et absolue, qui la rend par la suite plus 'entière' encore ». Voilà verbalisé en si peu de mots le credo artistique des deux femmes de la soirée. Avec sa puissance tragique incomparable, la Callas pulvérise la réalité pour la recréer sur scène de toutes pièces, de même que Marina Abramović s'empare de la réalité de son propre corps, le mettant à mal pour le faire renaître comme art. Marina était faite pour travailler sur Maria, le projet est intellectuellement infaillible, tout cela est manifeste.

C'est dans la mise en pratique des idées que les choses commencent à décevoir. La soirée est construite en deux parties. La première fait défiler sept rôles emblématiques de Callas (Butterfly, Tosca, Norma...), tandis que sa doublure Abramović est endormie. Les sept rôles sont chantés par autant de femmes de chambres, tandis que défile en vidéo une illustration filmée de la mort de chacune des héroïnes. Si certaines scènes sont de véritables moments de grâce (strangulation de Desdémone, Butterfly dans un paysage post-apocalyptique, Lucia di Lamermoor en fiancée ensanglantée), quelques images laissent circonspect par leur naïveté : la mort de Violetta est sortie d'un mauvais biopic hollywoodien, celles de Tosca et de Norma trop travaillées aux effets spéciaux pour paraître sincères. Au premier plan de tout ce cinéma se trouvent tout de même les sept chanteuses, toutes débutantes à l'Opéra de Paris. On retiendra avant tout la touchante Butterfly de Gabriella Reyes, la Carmen chaleureuse d'Adèle Charvet et la sincérité et l'abandon de Leah Hawkins en Desdémone. Sans démériter, nos autres chanteuses ont du mal à se défaire de leur condition de cantatrice sur tapis roulant, et à prendre réelle possession de la scène. Mené par Yoel Gamzou, l'Orchestre de l'Opéra de Paris peine aussi à se frayer un chemin dans le spectacle.

La deuxième partie est la huitième mort de Callas, la vraie cette fois, rejouée dans une copie conforme de son appartement parisien par Abramović elle-même. Si cet épisode comporte quelques passages scéniques réussis, la performance semble un brin trop polie pour être honnête. On est bien loin de la crudité/cruauté de Balkan Baroque ou des tensions et moments d'attente formidables générés par les performances qui ont fait sa célébrité. Le spectacle entier a un air trop léché, comme pour se conformer aux exigences de standing de la Grande Boutique : alors qu'un silence à peine entretenu aurait suffit, il faut avaler la soupe modale et la réverbération à trois francs six sous de Marko Nikodijević entre chaque air.

7 Deaths of Maria Callas est un spectacle qu'on aimerait aimer. Toutes les conditions étaient réunies pour une réussite formelle et musicale. On est pourtant rattrapé par la réalité, car l'idée ne fait pas nécessairement le spectacle.

 

 

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