5 questions à Gildas Harnois

Par Christophe Rizoud | ven 12 Septembre 2008 | Imprimer
L’Orchestre du Chapitre prétexte 10 années d’existence pour passer à la vitesse supérieure en interprétant à Orléans du 19 au 28 septembre l’opérette-bouffe de Jacques Offenbach, Monsieur Choufleuri restera chez lui. Son jeune directeur, Gildas Harnois, 28 ans, a le regard clair et le verbe décidé de ceux qui ont décidé de jouer le tout pour le tout.
Pourquoi avoir choisi M. Choufleuri pour célébrer les 10 ans de l’Orchestre du Chapitre ?
En fait, il n’y a pas de relation directe entre l’Orchestre du Chapitre et M. Choufleuri. L’orchestre du Chapitre est un ensemble orléanais à géométrie variable, 15 à 30 jeunes musiciens et compagnons d’étude qui se réunissent pour jouer des œuvres originales destinées aux orchestres de chambre, La création du Monde de Darius Milhaud, les suites de Stravinski, toutes ces partitions, la plupart du début du XXe siècle, qui ne conviennent ni aux orchestres symphoniques, ni aux petites formations chambristes. Notre répertoire compte également de la musique légère et même de la musique de film et de variété. Nous offrons aussi aux musiciens de l’orchestre l’occasion de jouer en solistes ce qui nous a amené à interpréter par exemple la sonate Arpeggione de Schubert avec alto dans un arrangement de Roland Pidoux ou Le gai Paris de Jean Françaix, qui est une partition rare pour cornet à piston et petite formation.
Pour nos 10 ans d’existence, j’ai voulu trouver un projet nouveau et motivant qui nous fasse décoller. Très vite, s’est imposée l’idée d’une opérette en un acte avec pour d’évidentes questions budgétaires pas trop de monde sur scène. Nous avons la chance de disposer d’une salle, qui plus est classée, celle de l’Institut du Conservatoire d’Orléans, un petit bijou 19e de 300 places environ, romantique avec ses sièges en velours, son parquet, son lustre, ses miroirs, un cadre naturel de salon bourgeois dont l’esprit correspond exactement à celui de Choufleuri. Il se trouve en plus que l’ouvrage convient à notre effectif – il a été créé avec 22 musiciens – que sa musique est l’une des meilleures, des plus denses, des plus égales parmi celle des opérettes en un acte d’Offenbach et que le trio parodique se présente comme un modèle extraordinaire d’humour et de qualité auquel un fan de Rossini – et j’en suis un ! – ne peut pas résister.
La dimension parodique de l’ouvrage impose justement, plus que dans les autres opérettes en un acte d’Offenbach, de disposer d’artistes chanteurs autant que comédiens. Comment avez-vous choisi les 3 premiers rôles ?
Il nous fallait d’abord un nom pour le rôle titre. J’ai eu vent que François Harismendy habitait à 30 kilomètres d’Orléans et connaissait bien la salle de l’Institut. Je suis allé l’écouter à Tours où il chantait Golaud dans Pelléas et Mélisande. Je l’ai rencontré à l’issue de la représentation et lui ai présenté le projet. Il a immédiatement accepté. Il avait interprété Choufleuri quand il était étudiant à Bordeaux et il est ravi de pouvoir le chanter de nouveau.
Julie Fontenas et Pierre Ribemont font partie du même cercle orléanais que les musiciens de l’Orchestre du Chapitre. Pierre a passé son diplôme de chanteur au CNSM de Lyon en tant que baryton. Depuis deux ans, il retravaille sa voix pour devenir ténor. Le rôle de Babylas va lui permettre de faire ses premiers pas dans sa nouvelle tessiture. C’est un beau challenge car la partition est exigeante. Je lui fais entièrement confiance.
Julie Fontenas a malheureusement dû abandonner le projet en cours de route pour des raisons personnelles. C’est Estelle Micheau, initialement prévue en Madame Balandard, qui va la remplacer. Sa double formation de comédienne et de chanteuse lyrique lui permet d’avoir à la fois une vraie présence sur scène et d’assumer vocalement le rôle. Pour elle aussi, il s’agit d’une belle opportunité.
Quelle oreille portez-vous sur la seule version de Choufleuri enregistrée à ce jour, celle de Manuel Rosenthal avec Mady Mesplé, Jean-Philippe Lafont et Charles Burles ?
Ce n’est pas la seule version. Il en existe une autre, un peu plus courte, réalisée par un orchestre à Grenoble je crois, qui n’est pas inoubliable. La version Rosenthal, elle, est plus équilibrée. On aime ou on n’aime pas le côté aigrelet de Mady Mesplé mais elle a une vraie personnalité et elle connaît bien ce répertoire. Je n’ai pas grand chose à dire sur Charles Burles ; Lafont en revanche est comme toujours irrésistible. La présence des dialogues parlés n’a à mon avis aucun sens pour un enregistrement audio, d’autant plus qu’ils sont vraiment datés. Sauf à les prendre au second degré… Je ne comprends pas non plus tous les choix de Manuel Rosenthal, notamment au niveau des tempi - par exemple dans le duo des Balandard - ou de l’ouverture qui n’est pas exactement celle d’origine. Pourquoi prendre plus de libertés chez Offenbach que chez Mozart ? Et puis l’interprétation, d’une manière générale, manque de légèreté. D’autres chefs d’orchestre sont passés par là depuis qui ont modifié notre façon de concevoir cette musique. Je pense à Marc Minkowski ou Benjamin Lévy avec lesquels je me sens beaucoup plus en phase. Benjamin est d’ailleurs un camarade de conservatoire. Il a dirigé M. Choufleuri à Lyon et Vichy il n’y a pas si longtemps et je lui téléphone régulièrement pour discuter de la partition. J’aime la façon dont ces chefs ont intégré certains effets baroques dans une musique qui ne l’est pas, le vibrato ou plutôt l’absence de vibrato, la manière de jouer avec des cordes à vide, l’utilisation de doigtés très intéressants, des effets de chevalet qui s’écartent de la simple interprétation pour être des véritables effets de théâtre.
Marc Minkowski donc mais aussi Christophe Rousset, Jean-Christophe Spinosi, Jérémie Rohrer… Aujourd’hui, peut-on être un chef d’orchestre reconnu en France sans passer par la case « baroque » ?
Le constat semble relever de l’évidence. Tout dépend en fait de ce qu’on entend par chef d’orchestre. Les musiciens que vous me citez s’imposent par leur personnalité, leur connaissance du style et une énergie auxquelles j’adhère totalement mais sont-ils des chefs d’orchestre à la Hans Von Bulow, dans le sens de la formation que j’ai reçue au CNSM de Paris ? C’est Manuel Rosenthal, justement, qui disait « il y a 3 chefs d’orchestre : celui qui empêche l’orchestre de jouer, celui qui laisse l’orchestre jouer et celui qui fait jouer l’orchestre ». Quand on arrive devant un orchestre, on se rend compte de l’impact des gestes ; tout est une question de communication humaine, de charisme musical et, techniquement, de la manière de faire passer le message avec ses mains. Nous parlions de musique légère, un chef que j’adore dans ce répertoire, c’est Paul Paray. Il a fait des enregistrements avec l’Orchestre Symphonique de Detroit dans les années 1960. Ecoutez son interprétation des ouvertures de Fra Diavolo ou de Zampa ; elles possèdent une verve extraordinaire. Tous répertoires confondus, la référence reste pour moi Claudio Abbado, parce que je suis conquis quel que soit le style de la musique qu’il dirige.
Vous citiez tout à l’heure Benjamin Levy. Offenbach est-il une cause qu’à son exemple, vous voulez servir ou n’est-il qu’une étape dans votre parcours de chef d’orchestre ?
Je suis effectivement très engagé dans la musique légère, qui, lorsqu’elle est interprétée avec le bon esprit, à l’évidence, oui, me touche. Je pousserais même le bouchon jusqu’à dire que ce répertoire est aussi emblématique de l’esprit français que la musique savante de Debussy et Ravel. Je trouve en plus passionnante l’intimité qui existe entre le théâtre et la musique. Je n’ai pas envie pour autant de réaliser l’intégrale d’Offenbach. Mon projet, tel qu’il a été conçu, est plutôt de lancer en région Centre un orchestre itinérant qui puisse tourner avec de petits spectacles lyriques, comme ce Choufleuri. Aujourd’hui, il y a un créneau libre dans lequel je veux m’engager de manière pérenne.
Je suis aussi attiré par la pantomime ou le ballet avec musique originale pour petite formation. Ce que j’aurais envie de faire, en 2010, c’est un spectacle qui mélange le théâtre, la voix, la danse et la création contemporaine. J’envisage ce projet avec Guillaume Connesson, un jeune compositeur français dans la lignée des Escaich, que j’ai rencontré quand j’étais l’assistant de Jesus Lopez-Coboz auprès de l’Orchestre Français des jeunes en 2004. Mais tout cela dépendra de l’impact de Choufleuri
 
Propos recueillis par Christophe Rizoud

 

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