5 questions à José Cura

Par Yonel Buldrini | mar 04 Septembre 2007 | Imprimer
On vous entend régulièrement chanter certains rôles en français (Samson, Don José) ; on attend votre prise de rôle dans le rôle de Rodrigue (Le Cid) en janvier 2008. Quel est votre rapport à la France aujourd’hui ?
J’ai vécu à Paris pendant 5 ans... Mais aujourd’hui, je n’ai plus aucun lien particulier avec la France. Pas plus qu’avec les autres pays d’ailleurs. J’ai un rapport plus étroit avec l’Espagne, le pays où j’habite ; avec le Portugal aussi, parce que je suis le Fondateur de la Société contre la Leucémie et que j’y fais donc un autre type de travail, extra-musical.
Vous proposez ces jours-ci à Nancy des masterclass. Dans le rôle du professeur, on a vu par le passé des stars un peu vieillissantes… Mais un ténor, au sommet de son art, que gagne-t-il à enseigner ?
Ce n’est pas moi qui ai proposé les masterclass. On dit, en Argentine : « il ne faut jamais donner un conseil si l’on ne te demande pas ». Je suis ici parce qu’on m’a invité. Mais je suis venu avec plaisir parce que je fais des masterclass depuis quatre ans déjà un peu partout dans le monde. J’en ai fait dans des conservatoires de Russie, à Moscou, à Iekaterinbourg, mais aussi à la School of Music of Indiana ou encore à Buenos Aires. Je viens notamment d’être nommé « Professeur invité » de la Royal Academy of Music ; je suis vice-président du British Opera et le parrain du Devon Opera. Je consacre donc beaucoup de temps à l’enseignement, car c’est, je crois, le seul moyen d’assurer la relève de notre métier. C’est donc presque un passage obligé pour les « vieux chanteurs » ; mais pourquoi ne pas le faire à mon âge si on me le demande ? Etre nommé Professeur à la renommée Royal Academy of Music, si sélective dans les choix de ses élèves et de ses professeurs cela n’arrive pas non plus, normalement, avant tes 60 ans ! Je vois dans ce titre un honneur et une confirmation.
Quels ont été vos maîtres ? Et que vous ont-ils appris ?
Je suis un rebelle de la musique classique. Je n’ai donc jamais eu de maître « dans la poche », jamais eu de rapport fixe à un seul et même maître. Je suis toujours allé boire directement à la fontaine dont j’avais besoin, selon la nécessité du moment et selon le niveau d’autorité que je voyais dans le professeur. C’est pourquoi, quand on me demande des masterclass, j’insiste toujours pour travailler des morceaux issus de mon propre répertoire. C’est seulement ainsi que l’on peut transmettre une expérience véritable acquise dans un domaine spécifique. L’omniscience n’existe pas.
On connaît votre succès mondial non seulement comme ténor mais comme chef d’orchestre. On se rappelle notamment d’une soirée à Hambourg où vous avez chanté Canio après avoir dirigé Cavalleria… Récemment, on vous a vu créer entièrement des spectacles tel La Comedia è finita ou encore assurer des mises en scène. Cherchez-vous à avoir ainsi une vision globale, absolue de l’opéra ?
D’abord, juste une parenthèse à propos de La Comedia è finita : il y aura bientôt un DVD non commercial envoyé aux intéressés, montrant notamment le making-off et le résultat d’un travail différent sur un opéra. Je crois bien que c’est la première fois qu’un chanteur se dirige lui-même sur la scène. Cela fait toujours scandale dans le milieu lyrique où on en est resté aux années 1950 ! Mais, au cinéma, certains grands acteurs se dirigent bien eux-mêmes! Cette approche sera, pour une fois, celle de quelqu’un qui sait de quoi il parle, parce qu’il a l’habitude de se salir les mains et non pas celle de quelqu’un d’extérieur qui sait toujours mieux que les autres ce qu’il faut faire.
Ensuite, je crois que c’est toujours une question de personnalité. Je suis une personnalité très expansive. Ca se voit quand même ! J’ai du mal à tenir dans une cage… Donc, autant faire ! Ceci dit, il s’agit encore de bien faire les choses… Mais jusqu’à preuve du contraire (les avis sont toujours les bienvenus), je crois que je ne fais pas si mal que ça… On me reproche parfois d’en faire trop, mais c’est ainsi que j’aime la vie. Je fais de la photographie et d’autres choses encore. Et quand je rentre chez moi, je tonds la pelouse avant de repeindre la porte… J’accepte tous les points de vue et les critiques, mais je répète toujours : « Vivez votre vie, moi, je vis la mienne ». Si quelqu’un n’aime pas mon travail, qu’il ne vienne pas ; que ceux qui l’aiment, viennent !
Avez-vous des limites ? Nous préparez-vous des surprises pour les années à venir, des incursions dans d’autres répertoires, en langue allemande par exemple ?
Bien sûr, tout le monde a des limites. Je ne peux pas tout faire. Mais avant de dire que je ne peux pas, j’essaye quand même ! Je crois que nous vivons dans une ère de la spécialisation exacerbée. Quand tu dois voir un médecin, on t’envoie chez le spécialiste du coin droit de l’œil gauche ! Et c’est comme ça pour tout… Il faudrait retrouver un peu l’esprit de la Renaissance : le genre humain progresse en intégrant des disciplines diverses et variées.
Pour ce qui est de l’allemand, j’avoue que voilà justement une de mes limites ! On m’a souvent demandé de chanter dans cette langue, étant donné mon type de voix. J’ai toujours répondu non pour l’instant. J’ai peur de cette langue, tellement étrangère à ma façon d’être et d’articuler. J’ai peur d’être ridicule en ratant tel mot ou encore telle accentuation. Le public, heureusement mais aussi malheureusement, s’est habitué à un « style Cura », à un certain niveau d’interprétation de ma part, et je ne veux pas être en dessous de ce niveau ! On ne peut pas être le meilleur partout, mais si on commence à devenir moins bon que soi-même, c’est le début de la fin ! Je vais donc faire une « expérience » : en 2010, je vais chanter Parsifal en concert, à la Deutsche Oper de Berlin, mais j’ai demandé à le faire avec la partition devant moi ! Cela me permettra de voir s’il s’agit vraiment d’une limite ou pas… Après, on en reparlera…
 
Propos recueillis par P. Rinck

 

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