70 ans et un nouveau souffle !

Par Marcel Quillévéré | lun 23 Novembre 2009 | Imprimer
Le concours de Chant de Genève vient, en 2009, de fêter ses 70 ans. Fondé en 1939 donc, il est l’un des concours européens les plus anciens d’Europe avec le concours Chopin de Varsovie (fondé en 1927), ou celui de la Reine Elisabeth (créé à Bruxelles en 1937). Il a toujours fait de l’excellence musicale son image de marque (lors de cette 64e édition, il était couplé avec le concours de percussions et, en 2011, il le sera avec le concours de quatuors à cordes). La première lauréate est restée emblématique à cet égard : Maria Stader, l’une des plus grandes chanteuses de concerts du XXe siècle. Et les lauréats qui ont suivi aussi : Victoria de los Angeles, Teresa Stich Rendall, José Van Dam.
 

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Depuis quelques années, le concours semblait sommeiller. La dernière lauréate d’envergure internationale a été Annette Dasch en l’an 2000. Depuis, les palmarès ont été plutôt ternes. Cette année, un jury de présélection a écouté les enregistrements envoyés par une soixantaine de candidats, et en a retenu une trentaine pour les éliminatoires à Genève. Neuf sont arrivés en demi-finale et six en finale.
Pour sa version 2009, faute de très grandes voix (et avec peu d’artistes masculins et aucun chanteur américain) le Concours a mis, plus que jamais, l’accent sur l’interprétation et la personnalité artistique des candidats. Il a imposé, entre autres, aux candidats d’inclure dans la deuxième épreuve préliminaire un air composé après 1950. Une soprano japonaise, Ayako Tanaka, s’est ainsi lancée avec brio dans un air pétillant du Grand Macabre de Ligeti avec un grand succès public ! D’autre part les candidats devaient choisir aussi un air d’oratorio ou une mélodie ou un lied orchestrés. Le jury a été, cette année très sensible à l’interprétation de ces œuvres. Lors d’un colloque sur le chant, réalisé entre les épreuves, Tobias Richter, nouveau directeur du Grand Théâtre, a mis en avant l’importance du Lied : « Un artiste doit toucher son public et donc savoir lui raconter ce qu’il chante ». C’est aussi la formation reçue par Simon Estes à l’étude des Negro Spirituals qu’il met au niveau des Lieder. Hugues Gall a insisté en permanence sur l’importance de la déclamation et de l’énonciation d’un texte pour un artiste lyrique aujourd’hui et a relevé, qu’en ce sens, le Concours de Genève avait un niveau et une classe qu’on ne trouvait pas souvent ailleurs.
Outre ces trois personnalités, le jury était composé cette année, de la soprano Edda Moser, de Martin Engstroem (Festival de Verbier), Maria Diaconu (professeur au Conservatoire de Genève), Menno Feenstra (ex-Directeur de L’Opéra de Suède), Làszlo Polgàr et le pianiste Christian Ivaldi.
Dès la demi-finale, dont le candidat était aussi jugé sur la composition du programme, la liste des « papabile » s’est immédiatement affinée. Les débats ont été passionnés, voire tendus, avec cette habituelle dichotomie, relevée par tous les jurés, entre les directeurs de théâtres ou de festivals et les artistes qui vivent « dans leur chair » (dixit Simon Estes) l’art du chant et de la scène. Lors du colloque cité plus haut, cette dichotomie était particulièrement évidente et, il faut bien dire que quand un artiste parle de son art, il touche davantage le public que les directeurs de salles qui analysent trop froidement les coulisses de leur métier.
 
Lors de la finale, au Grand Théâtre, les sopranos Valda Wilson (27 ans–Australie) et Soon Young Kim (29 ans-Corée) et le ténor Seil Kim (32 ans-Corée) ont montré de belles qualités de concertistes dans Mozart ou Strauss, sans jamais égaler les trois lauréats primés. 


Polina Pasztircsák © DR

  • 1er Prix : Polina Pasztircsák (27 ans – Hongrie)
    Une soprano à la technique souple et sûre qui a su, au cours des épreuves, aborder un répertoire très varié (Massenet, Kodaly, Britten, Bizet, Mendelssohn, Duparc) avec une qualité constante et une belle émotion intérieure. « Beim Schlafengehen » (Quatre Derniers Lieder de Strauss) a particulièrement conquis le public qui n’a pas ménagé ses applaudissements en lui décernant le « Prix du Public ». Le Cercle du Grand Théâtre lui a aussi accordé son prix et elle sera donc engagée bientôt par Tobias Richter dans un rôle important. Enfin le Prix « Coup de Cœur Bréguet » lui a été décerné par le célèbre horloger, principal sponsor du Concours, avec à la clef l’enregistrement d’un CD.
  • 2e Prix : Jung-Mi Kim (30 ans-Corée)
    Une mezzo-soprano qui a particulièrement séduit le jury et le public lors des différentes épreuves (avec Barber, Bizet, Mozart, Mahler) plus encore qu’à la finale où elle n’a guère été exceptionnelle (Rossini). Le jury a surtout récompensé son grand professionnalisme.
  • 3e Prix : Marie-Adeline Henry (29 ans – France)
    Soprano française à la déclamation noble et au tempérament de tragédienne, dont la voix nous rappelle ces belles voix françaises de grand lyrique. C’est, parmi les candidates, celle qui avait la personnalité artistique et vocale la plus étonnante mais aussi la plus controversée. On ne peut rester indifférent, en tout cas, à son interprétation d’Elektra (Mozart), de Marguerite (Gounod), de Vanessa (Barber). La France tient là un talent hors normes qu’il faudra encourager avec sagesse. Lors de la finale, son interprétation de « September » de Strauss n’a guère joué en sa faveur tant ses pianissimi étaient couverts par un orchestre sans nuances.
L’Orchestre de la Suisse Romande, composé, ce soir-là, par un grand nombre de remplaçants, n’a pas toujours été à la hauteur de sa réputation, malgré l’ardeur de Giuliano Carella à soutenir vaille que vaille les chanteurs. De plus l’acoustique est ingrate au Grand Théâtre, quand les chanteurs sont placés à l’avant-scène, au-delà du manteau d’Arlequin. Le retour de la finale au Victoria Hall avec les candidats devant l’orchestre serait sans doute préférable.
 
Le lendemain de la finale, Edda Moser donnait, au Conservatoire, une série de master classes, absolument passionnantes et axées avant tout sur la technique essentielle du souffle et de son juste appui. Fascinant de la voir obtenir de certains chanteurs des couleurs et une ampleur inespérées grâce à une émission saine et naturelle. Quelle artiste et quelle pédagogue !
 
Le Concours de chant de Genève semble repartir d’un bon pied même si la question de l’utilité d’un concours, aujourd’hui, plusieurs fois posée aux membres du jury, reste pertinente.
Faut-il plutôt de grandes auditions, comme celles des grands opéras américains (Simon Estes) ? Ou alors, comme le suggère Hugues Gall, inclure surtout des directeurs d’opéras dans les jurys : « Le concours, c’est un bon exercice pour se mettre en jambes, pour affronter une situation de grand stress et, parfois, pour se faire entendre par certains directeurs de théâtres. Mais ce n’est pas essentiel pour faire une carrière. » Reste qu’à Genève un grand public se presse dans les théâtres pour y assister et qu’une ville entière se mobilise et vit une semaine durant au rythme de la compétition. Sans compter que c’est une ville et un concours qui ont toujours accompagné les Lauréats dans leur carrière (grâce, entre autres,au jeune agent, attaché au concours, Ménélik Plojoux-Demierre), jusqu’à quasiment adopter le violoncelliste Istvan Vardai, lauréat du Concours 2008 dont les concerts ne se comptent plus en Suisse.
 
Marcel Quillévéré
 
 
La Finale du Concours de Chant de Genève sera retransmise le 25 novembre prochain sur France Musique de 10h30 à 12h et présentée par Gaëlle Le Gallic.

 

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