Alain Surrans : « Quand une chanteuse utilise deux octaves pour chanter sa fureur d'aimer, ce sera toujours plus fort qu’une chanteuse de variété qui n’en utilise qu’un. »

Par Marcel Quillévéré | lun 30 Mai 2011 | Imprimer
L’Opéra de Rennes, c’est d’abord une petite maison dans le paysage lyrique français, ne serait-ce qu’en termes de financement. Mais, en revanche, que d’atouts formidables ! Alain Surrans, directeur de l’établissement depuis janvier 2005, nous libre son regard sur une institution qui n’a peut-être pas beaucoup d’euros mais qui ne manque pas de tonus.
 
 
 
 
Un opéra aussi dynamique que son public
 
L’Opéra de Rennes ne dispose pas de forces artistiques permanentes, pas de chœur permanent par exemple. L’Orchestre de Bretagne, financé par la ville de Rennes, n’est pas attaché au théâtre, mais doit assurer un certain nombre de prestations en fosse, en gros 20 représentations sur quatre ou cinq productions annuelles. Ce système, en place depuis vingt ans, a prouvé son efficacité, puisque c’est un excellent orchestre de fosse, un des piliers de l’Opéra de Rennes, tout en étant un très bon orchestre symphonique.
Le chœur est un ensemble très jeune, constitué, de choristes professionnels, intermittents du spectacle, qui vivent dans cette région, certains terminant leurs études au Conservatoire de Rennes. C’est un chœur de chambre, d’une très belle qualité, dirigé par Gildas Pingier, un peu dans le même esprit que le choeur de l’Opéra de Lausanne. Il a une couleur très française, une couleur chambriste qui fonctionne très bien pour du répertoire belcantiste, du jeune Verdi, du Mozart, et pour beaucoup d’ouvrages du XXe siècle (l’Opéra de Rennes en monte beaucoup).
 
Un public de plus en plus jeune!
 
Nous faisons une trentaine de soirées lyriques par saison, dont plusieurs opéras de chambre, avec un petit effectif. Pour les « gros » ouvrages, nous faisons des versions de concert pour que le public rennais puisse avoir le plaisir de retrouver des Nabucco de Verdi, par exemple. Nous faisons ainsi des représentations dans la Maison de la Culture, qui s’appelle aujourd’hui le Théâtre National de Bretagne. C’est un théâtre très bien équipé et où l’acoustique s’est beaucoup améliorée et idéale pour de grandes versions de concert, comme La Damnation de Faust de Berlioz. Mais le lyrique, mis en scène avec orchestre en fosse, c’est tout de même vraiment pour notre théâtre.
Notre public nous suit, même hors les murs, il est fidèle et très diversifié. C’est un public très large, très intéressant. Je me pare sans doute un peu des plumes du paon si je dis que nous avons un public, à l’Opéra de Rennes, qui a, en moyenne d’âge, dix ans de moins que le public habituel de la musique classique ! C’est le résultat d’une politique qui donne envie à tous les gens qui aiment le spectacle vivant (et pas forcément de l’opéra ou de la musique classique) de venir voir de l’opéra. L’opéra est vraiment l’art qui, dans le monde de la musique classique, est capable d’attirer le public le plus large. Il ne faut jamais l’oublier. C’est là tout l’esprit de notre programmation.
 
La recette ?
 
Cela vient d’une conception plus générale. La chaise a quatre pieds et l’opéra fonctionne sur quatre pieds. Un pied, c’est l’art, c’est-à-dire l’opéra, ce qu’on défend, les œuvres, et cette réflexion permanente sur les œuvres qu’il faut présenter au public d’aujourd’hui. Deuxième pied ? Ce sont les artistes. Nous sommes là pour défendre les artistes de spectacle vivant (metteurs en scène, chanteurs, musiciens), ces artistes qui font que cet art - un art du passé - reste un art d’aujourd’hui. C’est tout de même magnifique de se dire qu’aujourd’hui on peut créer une vibration incroyable avec L’Orfeo de Monteverdi qui a quatre siècles. Ces artistes qui défendent une musique du passé c’est irremplaçable dans une société, c’est absolument magique.
Les jeunes vont là où se trouvent les choses fortes, là où se trouve l’art, et ce n’est pas pour rien que ces œuvres les attirent. Quatre siècles après, l’Orfeo de Monteverdi ça vous tire des larmes, ça vous fait vibrer comme artiste. Quand vous êtes baryton et que vous chantez la mort d’Orphée, vous pleurez en chantant. Et cela reste intangible.
La troisième chose, c’est le public qui est dans la salle, ces gens qui sont prêts à partager une expérience qui est d’autant plus forte qu’elle est vécue dans une espèce de collectif, avec des gens qui sont à côté d’eux et qui vibrent comme eux et des artistes qui sont en face d’eux, qu’on peut presque toucher, surtout dans notre petite salle. Ça c’est la merveille du public de la musique classique. On ne comprend pas vraiment pourquoi ça marche, mais ça marche !
 
Un opéra ouvert sur la ville et la région
 
Et puis la quatrième chose, et ça c’est important pour moi, ce sont les gens qui ne viennent pas. Car le public qui vient et qui paie, il ne paie qu’un cinquième des dépenses. Donc le public qui vient paie beaucoup moins que le contribuable qui ne vient pas ! Cela doit être une préoccupation permanente. Ce public « absent » est représenté par des politiciens, par des élus, avec qui la relation est essentielle. Chaque année nous faisons ici un travail énorme en ce sens, nous touchons plus de cinq mille personnes dans la ville de Rennes, pour faire venir des gens qui ne sont jamais venus à l’Opéra. Et puis nous avons conclu un pacte, si je puis dire, avec le Conseil Régional qui nous subventionne, afin que nous puissions porter de petites productions, des concerts, partout où c’est possible dans l’ensemble de la région de Bretagne. Nous sommes la seule maison d’opéra de Bretagne, donc nous avons ce contrat qui nous lie à l’ensemble de la population de Rennes et de son agglomération, et aussi à l’ensemble de la population bretonne.
 
Quand l’opéra rencontre les nouvelles technologies
 
Il y a deux ans, je me suis trouvé en relation avec les entreprises d’un pôle de compétitivité, qui s’appelle le pôle «Images et Réseaux» et qui est justement établi en Bretagne. Des entreprises qui ont reçu un label d’Etat pour lancer des projets de recherches et de développement et dont le siège est à Lannion. La plupart des grandes entreprises de ce pôle «Images et Réseaux» sont à Rennes, sur un site que la ville a souhaité être à cheval sur la commune de Rennes et de Cesson Sévigné. Il y a là, par exemple, Orange Labs qui gère le développement des projets de recherche d’Orange, il y a Thomson, etc.
J'ai rencontré leurs responsables en leur disant : «sur tous vos projets de recherches, j’ai envie de vous proposer le contenu "opéra"». Nous avons ainsi monté le projet de diffuser un opéra en intégralité, en direct et en simultané. Nous avons retenu Don Giovanni (3 heures et demie) en 3D. Nous sommes partis de cette idée et j’ai construit, tout autour, un projet multiple avec des télés, avec Orange Labs, Radio France, avec l’appui de la ville de Rennes et de la Région. C’était il y a deux ans, et Don Giovanni a été diffusé en direct sur les chaînes locales, sur la chaîne Mezzo. Il a été projeté aussi en 3D à la Géode du Parc de La Villette et dans les salons de l’Hôtel de Ville à Rennes. Nous avons fait de cette rencontre entre l’opéra et les nouvelles technologies un véritable événement.
 
Ces technologies s’inscrivent dans l’histoire de l’opéra
 
Derrière tout ceci il y avait pour moi une idée. L’histoire de l’opéra est une histoire d’amour entre les arts de la scène et les nouvelles technologies. C’est à l’Opéra qu’ont été inventés tous les systèmes d’illusion qui permettaient, par exemple, au Diable d’apparaître depuis les trappes et aux Dieux de descendre de l’Olympe. C’est à l’Opéra qu’on a inventé ces décors en dur, qui devaient être, en même temps, très souples, et qui faisaient appel à des matériaux complètement nouveaux. C’est à l’opéra que le gaz s’est mis soudain à donner une nouvelle dimension à l’éclairage, et puis, après, ce fut l’électricité dès les années 1880 - on l’a un peu oublié aujourd’hui. Le premier théâtre qui a eu l’électricité intégrée a été l’Opéra de Brno. Edison a construit une usine à Brno pour fournir les ampoules de l’Opéra de la ville. Brno est jumelée avec Rennes, c'est une raison de plus pour m’y intéresser. Cela s’est passé 12 ans avant que l’Opéra de Vienne s’éclaire à l’électricité et que commencent ces fameuses mises en scène d’Alfred Roller avec Gustav Mahler. L’idée de l’innovation technologique est ainsi liée à l’histoire de l’opéra, une idée qui a rebondi dans les années 90 quand, à l’Opéra de Bastille, il a fallu inventer un bureau d’études qui stimule les décorateurs et les metteurs en scène afin qu’ils utilisent toutes les possibilités technologiques contemporaines dans leurs mises en scène. On ne construit pas un Opéra Bastille pour faire de l’opéra « à la papa » !
A Rennes, toutes les entreprises ont suivi avec enthousiasme et nous avons mis en place un projet du tonnerre de Dieu que nous renouvelons cette année, en juin, avec L’Enlèvement au Sérail !
Et nous aurons à nouveau de la 3D et des tablettes IPad. Et, aussi, de l’opéra dans les univers virtuels (ceci a été mis en place cette année et nous amuse beaucoup) avec des logiciels comme « Opensimulator » et "Second Life", qui permettent de faire vivre une reconstitution de l’Opéra de Rennes en 3D et, dans le cadre de scène, une retransmission d’opéra.
Tout ceci en liaison avec la population, parce que nous avons installé un grand écran, il y a deux ans, sur la place de la Mairie, où 5000 personnes ont regardé Don Giovanni, assis à même le pavé. Personne n’a bougé jusqu’à la fin. Ça a été un triomphe absolument incroyable et l’invention d’un événement populaire. Et tout cela avec de l’opéra, que l’on dit pourtant si élitiste et peu populaire.
Cette année il y aura des écrans, à Rennes, sur la place de la mairie, il y aura des écrans dans plusieurs villes de la métropole rennaise et à Lorient. Nous allons pouvoir démontrer à nouveau, en grande largeur que l’opéra c’est populaire, et que « l’élitisme de l’opéra » n’est que foutaise !
L’opéra est populaire en soi, aujourd’hui comme hier. Pour deux choses essentielles : les passions d’abord, car quand une chanteuse utilise deux octaves pour chanter sa fureur d'aimer, ce sera toujours plus fort qu’une chanteuse de variété qui n’en utilise qu’un. Les gens sont très sensibles à la puissance de la voix. Quand un soprano colorature, dans une classe de lycée, à 11h du matin, chante un contre ré devant les élèves, les gamins sont scotchés ! Et ces gamins viennent ensuite à l’Opéra, je vous l’assure.
 
Et le XXe siècle et la création ?
 
On doit pouvoir trouver des compositeurs qui sauraient travailler pour les foules. Et l'on pourrait commencer par Oresteïa de Xenakis qui a été conçu pour des amateurs et pour le plein air. C’est un ouvrage d’une force absolument incroyable.
Car j’aime beaucoup travailler, aussi, sur des répertoires existants parce que, dans le domaine de la création et de la musique contemporaine, je suis très sensible au fait qu’on n’a pas donné assez leur chance à des ouvrages qui étaient formidables, dont la création a nécessité beaucoup d’énergie mais qui ont été peu repris ou peu diffusés. Ma première action à Rennes a été de reprendre un ouvrage qui avait été créé en 1989. J’avais assisté à cette création qui m'avait beaucoup impressionné. Il s’agit de Golem du compositeur anglais John Casken. Un ouvrage absolument formidable. J’ai convaincu Jean-Paul Davois, directeur de l’Opéra de Nantes, de remonter ensemble cet ouvrage, pour lui assurer 15 représentations dans une nouvelle production. Ça a été un triomphe. Au fond, mon souvenir n’était pas si mauvais, je ne m’étais pas trompé, c’est un chef d’œuvre.
Par rapport aux époques antérieures, la deuxième partie du XXe siècle n’a pas créé assez d’ouvrages qui restent dans le répertoire et moi je suis très soucieux de cela. Ce qui ne m’a pas empêché de faire des créations comme Sumidagawa, un opéra-nô de Susumo Yoshida, dans une mise en scène de Michel Rostain. La musique était belle, le propos formidable. Nous avions eu l’idée un peu folle de faire une soirée en deux parties, la première partie c’était Sumidagawa et la deuxième aussi ! Le public entendait deux fois l’œuvre dans la soirée.
 
L’Opéra en tournée
 
Depuis que je suis arrivé à Rennes, je fais des propositions à plusieurs scènes de Bretagne afin de faire des tournées de certaines de nos productions. Plusieurs productions ont aussi été créées dans certaines villes comme Quimper, et reprises ensuite à Rennes. Comme cet opéra d’Oscar Strasnoy, Cachafaz, sur un sujet merveilleux, coproduit par la Scène Nationale de Quimper, le Théâtre National de Bretagne et l’Opéra de Rennes auxquels s’est adjoint plus tard l’Opéra Comique de Paris. Une belle réussite que cet opéra d’après une pièce de Copi et dans une mise en scène de Benjamin Lazar. Une pièce uruguayenne chantée en espagnol, dans cette langue si particulière du Rio de la Plata, montée à Rennes, avec cette vérité qui transcende toutes les cultures. La culture uruguayenne mêlée à la culture bretonne ! On atteignait là un climax des plus extraordinaires !
La Bretagne est aujourd’hui une région ouverte, généreuse, capable de s’ouvrir sur l’autre. Et c’est pour cela que c’est très touchant de vivre en Bretagne. Il n’y a ici aucun a priori sauf des a priori favorables.
 
Alain Surrans
Propos recueillis par Marcel Quillévéré

 

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