Anton Dermota ou les mystères d’une voix unique

Par Clément Taillia | lun 22 Août 2011 | Imprimer

Comment définir Anton Dermota ? A-t-il été le plus grand mozartien du siècle, ou l’un des ténors les plus versatiles de son temps ? Faut-il admirer en lui l’art précis du spécialiste, ou au contraire son inimitable façon de tout chanter, et de tout réussir ? La légende de l’Opéra de Vienne ou le pédagogue respecté ? Une récente sortie Orfeo* attise toutes ces questions sans éclaircir les mystères d’une voix absolument unique. 
 
Né en Slovénie en 1910, décédé à Vienne en 1989, Anton Dermota attire l’attention de Bruno Walter dans les années 1930, et fait ainsi ses premiers pas dans la capitale autrichienne. Les rôles secondaires de rigueur, l’Alfredo de la Traviata et, rapidement, l’évidence: ce jeune homme est incomparable dans Mozart ! Les prises de rôle se succèdent, et le succès se confirme. Le timbre est remarquablement égal, juste assez corsé pour que sa clarté naturelle ne paraisse jamais trop blanche, la technique, superlative, l’expression, hautement distinguée. Tout ce qu’il faut pour rendre à ces personnages l’altière noblesse que des formats trop modestes ne peuvent pas leur apporter. Tamino, avec Karl Böhm, est aristocratique jusqu’au dernier pli de sa robe princière, mais Don Ottavio, avec le même (et en allemand), n’a rien à lui envier : « Folget der Heiageliebten » (c'est-à-dire « Il mio tesoro ») est d’un vigoureux jeune homme, prêt à se battre, et « Nur ihrem Frieden » (« Dalla sua pace ») ne ressemble plus à la morne plainte d’un velléitaire désemparé. Dans Cosi, toujours avec Böhm, on est, le temps d’un duo avec Irmgard Seefried, transporté sur l’Olympe. Mozart a décidément besoin de cette force, de cette grandeur, de cette plénitude musicale et vocale pour donner toute sa mesure. La leçon de chant a été retenue : prenez Haefliger, prenez Wunderlich, prenez Gedda. Mais, irrésistiblement, l’art de Dermota, glorieux mélange de technique au millimètre et de classe naturelle, nous évoque celui d’une soprano, Elisabeth Schwarzkopf. Chez l’un comme chez l’autre, c’est par l’infinie méticulosité du travail sur les mots et sur les sons que la musique, miraculeusement, nous donne l’impression de surgir de la phrase.
 
Et l’un comme l’autre, mozartiens de légende, ont exercé leur art avec le même bonheur dans d’autres contrées musicales. Avec son épouse, la pianiste Hilde Berger-Weyerwald, Anton Dermota ne se fait pas prier pour offrir les Liederabenden auxquelles son art du mot le prédestinait. L’opéra, surtout, n’a plus de secret pour lui : il l’explore de fond en comble, être membre de l’Opéra de Vienne ne lui laisse guère le choix. Quatre décennies durant, il sera fidèle aux planches du Staatsoper qu’il les jeunes premiers comme pour les rôles secondaires. Il appartient, indéniablement, à l’Histoire de l’institution : il assiste à son incendie, le 13 mars 1945, et participe aux festivités de la réouverture, 10 ans plus tard, faisant au passage ses débuts dans le rôle de Florestan : L’air « Gott, welch dunkel hier ! » porte témoignage de cette soirée historique du 5 novembre 1955. La voix n’est pas artificiellement assombrie : miraculeusement, Dermota pouvait être Florestan sans trahir l’intégrité de son timbre lumineux. La seule résolution farouche des accents, le tragique grandiose du phrasé, suffisent alors à faire de notre mozartien un modèle de Heldentenor. La confrontation avec son Jacquino, capté cinq ans plus tôt sous la direction de Furtwängler (avec la Marzelline décidément jumelle de Schwarzkopf : pourquoi diable éconduit-elle cette véritable « voix-sœur » ?) ne laisse pas, à cet égard, de fasciner : le timbre, les couleurs sont bien les mêmes, et il faut bien se résoudre à admettre que c’est sans avoir rien changé à son instrument, et sans le moindre effort apparent, que Dermota passe de l’un à l’autre. C’est en effet à Vienne que Dermota, célébré dans le monde entier, réservera quelques privilèges. Celui de l’entendre dans des rôles modestes (Jacquino restera très longtemps à son répertoire, Monsieur Triquet, enflammé comme le Chanteur Italien du Chevalier à la Rose, lui vaudra d’aussi gigantesques ovations que son Lenski), et celui d’assister à quelques événements rares : son monumental Palestrina, ou son dernier Tamino. Le rôle éponyme de l’imposant chef-d’œuvre de Pfitzner tombait sur la voix de Dermota avec la même évidence que les personnages mozartiens. Quant au jeune héros de la Flûte Enchantée, il trouvait une nouvelle fois, dans la voix d’un septuagénaire acclamé à chacune de ses interventions par un public aux anges, une fraîcheur littéralement miraculeuse. Si c’est finalement par sa capacité à rester dans le cœur des mélomanes et par sa longévité vocale qu’il convient d’apprécier la qualité d’un chanteur, Dermota fait, là encore, partie des plus grands.
 
Là est le mystère qui enveloppe Anton Dermota, pareil aux énigmes que sont les plus grandes voix pour tous ceux qui les admirent : il est difficile de déterminer ce que cet art a eu de plus grand, de plus remarquable ou de plus unique. Quand ce genre d’embarras saisit le mélomane, c’est peut-être là ce qui signale les plus grands.
 
* Anton Dermota: Vienna State Opera Recordings 1944-81 Orfeo: C683102i 
 
 

 

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