Cinq questions à Beate Ritter

Par Laurent Bury | jeu 25 Mai 2017 | Imprimer

Elle a déjà chanté la Reine de la Nuit une centaine de fois, surtout au Volksoper de Vienne, et après une Blonde dans L'Enlèvement au sérail à Nantes en 2013, elle revient en France pour sa prise de rôle en Zerbinetta à Nancy. La soprano autrichienne Beate Ritter répond à nos cinq questions.


Vous êtes à Nancy pour votre première Zerbinetta : ce rôle est-il un défi pour vous ?

C’est un rôle que j’attendais, parce que je pense qu’il correspond parfaitement à ma voix. Bien sûr, c’est un défi parce qu’il est très difficile à chanter, mais je l’aborde avec beaucoup d’enthousiasme car il me permet aussi de déployer mes qualités. Et c’est un personnage intéressant à incarner. Je me réjouis aussi de travailler avec le metteur en scène David Hermann, car cette collaboration est peut-être ce qui pouvait m’arriver de mieux : lui et moi, nous avons une conception assez semblable de Zerbinetta, il m’a expliqué comment il voyait le rôle tout en me laissant le développer moi-même.  Comme je chante dans ma langue, il y a un certain nombre de choses qui vont de soi, mais il y en a aussi qui peuvent susciter des interprétations variées, et le chef, Rani Calderon, a aussi son mot à dire, bien sûr. Mais comme nous tombons d’accord la plupart du temps, je suis la plus heureuse des Zerbinetta ! Par ailleurs, Claude Cortèse a réuni une distribution magnifique, dont je suis très fière de faire partie. La mezzo canadienne Andrea Hill fait aussi ses débuts dans le rôle du Compositeur. Sans trahir de secrets, je peux vous dire que cette Ariane à Naxos sera un spectacle très vif, très frais et très coloré. David et Rani cherchent avant tout à être fidèles à l’esprit de l’œuvre, aux intentions de Richard Strauss et de Hofmannsthal, et ça me plaît. En juin-juillet, je serai la doublure d’Erin Morley, qui est Zerbinetta à Glyndebourne : je pense que j’apprendrai beaucoup à ses côtés, et j’ai très envie de la regarder travailler. Je ne voudrais surtout pas porter malheur à mes collègues, mais je rêve de pouvoir monter sur les planches au moins une fois cet été !

Vous avez déjà beaucoup chanté la Reine de la Nuit : comment fait-on pour se renouveler dans un rôle qui se limite à deux airs ?

Si c’était le seul rôle que je chante, ce serait sans doute frustrant. D’un autre côté, j’aime vraiment ces deux airs. J’interprète ce rôle depuis près de six ans, et si j’écoute un enregistrement de mes débuts, je suis contente de pouvoir constater mes progrès, c’est comme un témoignage qui me permet de suivre l’évolution de ma voix. Je ne dirai jamais : « J’en ai fini parce que j’en suis arrivée à un point que je ne pourrai jamais dépasser ». En réalité, on trouve toujours quelque chose à améliorer. Avez Mozart, on peut toujours essayer de trouver du neuf dans le phrasé, les couleurs. J’aime l’idée d’avoir grandi avec ce rôle, qui m’a aidée pour construire ma technique. Je n’ai pas eu la chance de participer à un de ces spectacles qui donnent à la Reine de la Nuit plus de place que ne lui en laisse le livret, mais j’aimerais beaucoup avoir l’occasion de présenter un personnage qui ne soit pas seulement maléfique. Je souhaite pouvoir un jour travailler le rôle avec un metteur en scène sur une nouvelle production de La Flûte enchantée, pour mieux explorer la psychologie de cette femme.

Vous allez prochainement effectuer votre prise de rôle en Lakmé à Malmö, mais ce n’est pas votre première incursion dans le répertoire français ?

J’ai commencé à étudier la partition de Léo Delibes, et j’adore cette musique, qui me paraît très naturelle pour ma voix. En fait, j’ai chanté un rôle français pour ma toute première production d’opéra, puisque j’étais Yniold dans le Pelléas et Mélisande monté par Laurent Pelly au Theater an der Wien, en 2009, avec Natalie Dessay, Laurent Naouri et Stéphane Degout. Je me suis bien amusée en interprétant ce rôle d’enfant, et je prévois de chanter beaucoup d’opéra français dans les années à venir. A Vienne, au Volksoper, le répertoire était surtout germanique. Mais en ce moment, à Nancy, même si les répétitions se font un peu en allemand, un peu en anglais, je travaille la méthode Assimil tous les jours ! J’ai aussi chanté Olympia à Vienne, mais en allemand. Cela dit, l’air avait été conservé en français. C’était une superbe production, très originale, signée Renaud Doucet et André Barbe. Et comme le spectacle était très exigeant physiquement, notamment à cause d’un invraisemblable costume très lourd,  j’étais heureuse de ne pas avoir plus de temps de présence en scène… Dans quelques années, peut-être, je chanterai les quatre rôles féminins, mais je vais devoir attendre car je ne me sens pas prête pour Giulietta et Antonia.

Quels sont les rôles que vous aborderez dans un avenir proche ?

J’attends avec impatience de chanter Gilda dans mon premier Rigoletto, à Stuttgart où je serai en troupe à partir de la saison 2018/19. En ce moment, je travaille beaucoup Richard Strauss, et Sophie du Chevalier à la rose semblerait une prise de rôle assez logique. Je pourrai peut-être chanter Lucia di Lammermoor, mais on ne sait jamais dans quelle direction la voix va se développer, et il faut attendre que les rôles viennent à vous. Quand j’aurai du temps libre, ce qui n’est pas vraiment le cas en ce moment, j’aimerais travailler Konstanze. J’ai chanté Blondchen pour mon premier contrat en France, à Nantes en 2013 quand Claude Cortèse y travaillait, et je suis revenue en janvier 2016 pour des extraits de La Chauve-Souris pour une série de concerts du Nouvel An à l’Auditorium de Lyon, dirigés par Sascha Götzel, comme les représentations nantaises de L’Enlèvement au sérail. J’espère que j’aurai d’autres occasions de chanter en France, car les conditions de travail sont excellentes, et parce que les Français savent vivre, boire et manger. C’est très motivant !

Il y a des sopranos coloratures qui sont insatisfaites des rôles qu’elles peuvent chanter, cela n’a pas l’air d’être votre cas ?

Je suis heureuse de chanter ce qui correspond actuellement à ma voix. Bien sûr, j’aimerais interpréter un jour des personnages plus lyriques, des femmes peut-être moins superficielles. Olympia n’est qu’une marionnette, mais c’est un rôle amusant à jouer, et exigeant aussi. Je dirais la même chose de Blondchen. Beaucoup de sopranos n’aiment pas chanter des personnages comme Adèle de La Chauve-Souris, mais je suis ravie d’incarner des femmes jeunes et pleines d’assurance. Ils me conviennent pour le moment, même si j’ai hâte de pouvoir trouver d’autres couleurs, d’autres nuances, pour apprendre à me connaître mieux. La Reine de la Nuit est une « méchante », et je ne lui ressemble absolument pas dans la vie, mais la musique vous aide à éprouver ce qu’elle ressent. L’essentiel est de pouvoir aborder des personnages différents les uns des autres, et c’est de chanter toujours la même chose qui serait ennuyeux.

Propos recueillis et traduits le 14 mai 2017

 

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