Emma Calvé, la vériste aveyronnaise

Par Laurent Bury | lun 02 Juillet 2012 | Imprimer
 
 
 
 
 
 
Si Emma Calvé est sans doute l’une des cantatrices de la Belle Epoque à occuper la plus grande place sur Internet, ce n’est malheureusement pas à ses qualités vocales qu’elle le doit, mais à sa relation sulfureuse qu’on lui a prêté avec l’abbé Saunière, le fort peu catholique curé de Rennes-le-Château, féru comme elle d’ésotérisme. Et ce ne sont pas ses deux autobiographies, My Life (1922) et Sous tous les ciels j’ai chanté (1940), qui arrangent les choses, puisqu’elles sont truffées d’erreurs factuelles et d’inventions pures et simples… On prétend même que Hergé se serait inspiré d’elle pour créer sa Castafiore.
Débuts
Native de Decazeville, Rosa-Emma Calvet monte à Paris à vingt ans pour poursuivre des études de chants, notamment auprès de la mezzo allemande Mathilde Marchesi. Ses débuts, au Théâtre de La Monnaie, la placent d’emblée en contact avec la musique de Massenet, puisqu’elle fut la doublure de Marthe Duvivier, créatrice de Salomé dans Hérodiade en 1881.  Elle travaille dès alors le rôle avec le compositeur, pour qui elle serait une Salomé brune et sensuelle, là où Duvivier était « blonde et grasse ». En 1884, elle reprend le rôle-titre dans l’oratorio de Massenet Marie-Magdeleine, créé en 1873 par Pauline Viardot.
Calvé chante pour la première fois à l’Opéra-Comique en 1885. L’ayant entendue à Nice en Marguerite, Sonzogno – l’éditeur des véristes – lui proposa de venir chanter le répertoire français en Italie (elle serait notamment Ophélie à la Scala en 1888). En septembre 1886, peu après son arrivée à Florence, elle eut une véritable révélation en voyant Eleonora Duse jouer La Dame aux camélias. Le jeu passionné et naturel de la grande actrice italienne devint pour elle un modèle à suivre sur les scènes lyriques (à l’époque, beaucoup n’hésitaient pas à voir en la Duse l’antithèse de Sarah Bernhardt). Calvé eut notamment l’occasion de la voir interpréter Santuzza dans la pièce que Giovanni Verga avait tiré de sa nouvelle Cavalleria rusticana. En 1890, elle put bientôt interpréter ce rôle dans l’opéra de Mascagni sur diverses scènes d’Italie et c’est naturellement à elle que Carvalho fit appel pour la création de Chevalerie rustique en janvier 1892. La petite débutante des années 1880 était devenue une grande chanteuse-actrice. Calvé fit sensation par le naturalisme qu’elle apporta à sa composition de paysanne primitive, presque sans maquillage. A Londres, Bernard Shaw la jugea « irrésistiblement émouvante, belle, et pleinement capable de soutenir l’inévitable comparaison avec l’interprétation du même rôle par la Duse ».
 
Espagnoles
Le 15 décembre 1892, Emma Calvé fit ses débuts dans Carmen, à l’Opéra-Comique. Malgré un physique on ne peut plus différent de Célestine Galli-Marié, la créatrice du rôle, Calvé impose sa Carmen, grande et élancée, après être prétendument allée en Espagne observer les gitanes et les cigarières. La rigueur rythmique ne semble pas avoir été son point fort, à en croire le critique du Ménestrel : « Que devient, avec Mlle Calvé, la musique adorable de Bizet ? Que deviennent les mouvements, que deviennent les rythmes ? Tout est changé, tout est bouleversé, l’orchestre est dérouté, il ne sait plus comment la suivre, et non seulement toutes les traditions sont rompues, mais la logique, le sens musical même n’existent plus ».
Peu après ce succès, Calvé commence à insister auprès de Massenet pour qu’il accepte le livret de La Navarraise, que son amant Henri Cain a tiré d’une nouvelle de Jules Claretie intitulée « La Cigarette ». Il semble que dès les premiers mois 1893, elle l’ait incité à relever le défi du vérisme italien : « Si le petit drame lyrique dont je vous ai parlé vous agrée, pourriez-vous lui dire [au directeur de Covent Garden] que j’aimerais le créer à Londres ? […] Je serais si heureuse et si fière de créer un de vos ouvrages, d’abandonner et de faire enrager un peu ces Maëstrini italiens qui depuis quelques années semblent vouloir monopoliser Covent Garden ». Dans la version américaine de ses mémoires, Calvé prétend avoir vu dans son enfance un combattant carliste faire irruption chez ses parents, qui dissimulèrent le rebelle poursuivi par les forces de l’ordre. Calvé apposera d’ailleurs sa signature à la fin de la partition manuscrite de La Navarraise. Le 20 juin 1894, succès de La Navarraise à Covent Garden, dont le directeur s’était assuré l’exclusivité. La reine Victoria se fit représenter l’œuvre en privé à Windsor et offrit à Calvé un colley engendré par sa propre chienne. La cantatrice fut également invitée à venir poser pour Lady Feodora von Gleichen, jeune cousine de la reine, qui devait sculpter d’elle un buste de marbre placé (l’œuvre, exposée en 1896, s’intitule hélas « Madame Emma Calvé as Santuzza », ce n’est donc pas en Navarraise qu’elle fut immortalisée).
Après ce succès londonien, Massenet adresse régulièrement ses compliments par écrit à Calvé, qu’il appelle « l’incomparable chanteuse-tragédienne ». Evoquant le bonheur de l’avoir eue « comme interprète et collaboratrice », il aspire à retravailler avec elle. En juin 1895, Massenet séjourne à Aix-les-Bains où il retrouve Henri Cain et celle qui est alors sa maîtresse, Emma Calvé. Il apporte alors des corrections à Hérodiade, que Calvé a déjà chanté en France et à l’étranger.  « Oui, je suis un ‘auteur’ fier de pouvoir me dire : elle est notre pensée, elle est tout », lui écrit-il en août 1895. La première parisienne de La Navarraise a lieu le 3 octobre 1895, après sa création dans diverses villes européennes avec d’autres interprètes. Pour la première fois, l’affiche d’un opéra de Massenet est illustrée par le portrait photographique de sa créatrice, soulignant l’idée d’une opéra « sur mesure », l’interprète se confondant avec son personnage.
 
Parisienne
Le jeu ardent de Calvé suscite un projet vite avorté : Jules Claretie propose de rédiger le livret d’un Macbeth que Massenet mettrait en musique. Henri Cain suggère pour sa part d’adapter le roman d’Alphonse Daudet Sapho, « histoire d’un collage ». En décembre 1895, Massenet écrit à Calvé qu’il a bien avancé sur le livret de Sapho avec Henri Cain et Arthur Bernède. L’été suivant, le compositeur lui adresse ce message enthousiaste : « Songez que cette Sapho tient mon cœur & ma vie – Cette pièce est de 1er ordre ; c’est du théâtre tellement vrai, vrai, vrai !! – Quel rôle ! serai-je heureux si vous êtes satisfaite ! » Peu après, alors que les Massenet séjourne chez Calvé, au château de Cabrières qu’elle a acheté en 1894, elle lui aurait demandé d’insérer la chanson de Magali. Massenet dut trouver cocasse de faire chanter à Calvé la romance provençale « O Magali », dont Gounod avait donné une version abâtardie dans Mireille. Cette chanson était déjà un des tubes de Calvé en récital. La partition d’orchestre est achevée le 7 octobre 1896.  Mais Calvé est sous contrat aux Etats-Unis jusqu’en avril 1897, mais en attendant de pouvoir créer l’œuvre sur scène, la chanteuse et le compositeur déchiffrent ensemble la partition. Massenet conseille même à Calvé d’aller rendre visite à Hortense Schneider, pour atteindre la juste dose de vulgarité qui doit entrer dans la composition du personnage, pour chanter « avec plus de fantaisie » certaines phrases du rôle.
Le 27 novembre 1897, Calvé crée la Sapho de Massenet. Pendant sa tournée en Amérique, Henri Cain l’a quittée pour une jeune chanteuse, Julia Guiraudon, qui interprète dans Sapho le rôle de la vertueuse Irène. Henri Cain l’épousera bientôt, et Calvé prendra bien soin d’éviter de côtoyer sa collègue, renonçant même à créer certains rôles pour ne pas être sur scène avec sa rivale. Julia Guiraudon créera ensuite pour Massenet la créatrice du rôle-titre de Cendrillon, elle sera la voix en coulisses qui chante quelques phrases à la fin du ballet La Cigale, puis sera encore Junia dans Roma, trois œuvres dont, ô coïncidence, le livret est dû à Henri Cain.
Peu après le grand succès de la première, Albert Carré, nouveau directeur de l’Opéra-Comique (Léon Carvalho a succombé à une attaque d’apoplexie foudroyante, le 29 décembre), suspend les représentations jusqu’en avril, où a lieu une reprise, d’abord avec Calvé, puis en mai avec Georgette Leblanc*. En 1909, lorsque Marguerite Carré, femme du directeur de la Salle Favart, décide d’interpréter le rôle, son époux obtient de Massenet une scène supplémentaire composée à son intention, sans doute pour mieux lutter contre le spectre de Calvé… Et Albert Carré obtint pour sa femme l’exclusivité de ce « tableau des Lettres » pendant deux ans (la même année, quand Mary Garden chante Sapho à New York, c’est donc sans cet acte supplémentaire).
Biblique
Calvé va chanter Salomé en Amérique et demande des conseils à Massenet pour mieux interpréter ce qu’elle appelle « le rôle de mes rêves », sorte de « Sainte Thérèse aimant Jésus ». Elle pourra incarner cette héroïne brune au Théâtre de la Gaîté, en octobre 1903. Fin décembre 1900, elle part pour l’Orient afin d’oublier sa rupture avec Cain. Avant son départ, Massenet lui écrit : « Vous êtes restée pour moi l’expression la plus profonde de mes plus beaux souvenirs de théâtre – Vous restez liée à ce qui a été notre gloire, à ma chère femme & et à moi – Vous n’aurez jamais fait, pour un autre musicien, ce que vous avez accompli pour nous – Vous pouvez donc comprendre entièrement mon attachement & ma reconnaissance ». En 1896, elle avait refusé Manon. Début 1903, Charlotte lui a té proposée, mais elle l’a également refusée. Elle s’en explique ainsi dans une lettre à Massenet : « Très franchement le rôle de Charlotte ne me va pas – ou plutôt je ne vais pas au rôle – Il me faut des types vous le savez mieux que personne vous qui avez écrit pour votre indigne servante Navarraise – Sapho ! Je viens d’être punie d’avoir accepté un rôle qui ne m’allait pas [dans La Carmélite, de Reynaldo Hahn] – J’ai peur ! et je veux une création voilà la vraie vérité. Marie Magdeleine de préférence à tout ou… La Damnation de Faust – Je suis trop consciencieuse pour accepter un rôle que je ne sens pas malgré votre admirable musique – Charlotte est une passive – une concentrée en amour. Je sens que je n’y serais pas bien ! que je serais au-dessus de ma tâche ».
En 1906, Marie-Magdeleine sera monté à l’Opéra Comique, mais Calvé, souffrante devra renoncer, alors qu’elle avait travaillé le rôle avec le compositeur. « Le rôle de Marie-Magdeleine me convient admirablement » écrit-elle à Carré en février 1903 pour le convaincre de monter l’œuvre qu’elle vient de voir mise en scène à Nice. Elle aurait travaillé Chimène « grâce au phonographe » (Branger).
Loin des scènes, après s’être consacrée à l’enseignement de son art, Calvé meurt dans le dénuement, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Dans son legs discographique, on trouve hélas fort peu de Massenet : quelques mélodies (« Enchantement » et « Sérénade de Zanetto », en 1902), « Il est doux, il est bon », d’Hérodiade, en 1908, et « Pendant un an je fus ta femme », de Sapho, en 1920 : même transposé un ton plus bas, ce n’était pas si mal, à 62 ans !
* Maîtresse de Maeterlinck et sœur de Maurice Leblanc, cette cantatrice avait déjà chanté Anita de La Navarraise sur diverses scènes, et la reprise du rôle de Fanny lui donne décidément tout l’air d’une Calvé bis. Oscar Wilde eut l’occasion de la voir en mai 1898 : « On me dit que c’est l’une des personnalités les plus étranges et les plus brillantes qui soient … Georgette Leblanc m’a envoyé des places pour Sapho à l’Opéra-Comique ; c’est l’une des plus merveilleuses artistes que j’aie jamais vues … son jeu d’actrice était une merveille ».
 
Bibliographie :

  • Georges Girard, Emma Calvé, la cantatrice sous tous les ciels, Millau : Grands Causses, 1983.


  • Jean Contrucci, Emma Calvé, la diva du siècle, Paris : Albin Michel, 1989.


  • Jean-Christophe Branger, « Massenet et Emma Calvé, la ‘Duse lyrique’ », Sapho – La Navarraise, Avant-Scène Opéra n° 217.
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De 1892 à 1897, elle est la maîtresse de Henri Cain, écrivain et peintre à ses heures (on lui doit le superbe portrait au pastel de Calvé, conservé musée de Rodez) ; cette liaison ne sera pas sans conséquences sur sa carrière.
 

 

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