La nuit de Montserrat

Par Sylvain Fort | jeu 24 Novembre 2011 | Imprimer
 
Montserrat Figueras n’était pas une chanteuse. C’était une magicienne…
Ceux qui ne goûtaient pas son art fondaient leurs réserves sur des critères techniques. Mais la lumière de cette voix, cette émission si particulière, ne se peuvent comparer même à ses consœurs du renouveau baroque. Car elle n’a pas cherché d’abord l’authenticité rhétorique, ni le retour à des sources philologiques dont elle eût appliqué les antiques préceptes. Sa curiosité ne fut pas intellectuelle, mais spirituelle : écouter Montserrat Figueras, c’était (c’est, ce sera) entrer en relation avec la permanence d’une vibration musicale intangible, profonde, intime venue de la nuit des temps.
Ecoutons là dans le prologue de l’Orfeo de Monteverdi. Est-ce vraiment du chant « historiquement informé », cela ? Sans doute entre les mains de Savall se fit-elle instrument, lumière vocale répondant aux accents sombres de la viole.   Mais ces trilles, cette projection, ce dire, sont celles d’une exploratrice en quête de bien autre chose que de recettes. Ils sont d’une chercheuse de secrets.
Si nous avons tant aimé Montserrat Figueras, c’est parce que par elle se distillait non la musique de partitions anciennes, mais le secret qui les avait fait naître. Comme si, nous en restituant la lettre, elle nous en rendait aussi le parfum, le paysage d’âme, la poésie que l’on croyait évanouie, et revivant soudain pour nous, à travers elle. Les airs de Merula, qui firent l’objet d’un disque mémorable, nous projettent dans un univers mental et esthétique où soudain tout prend sens : au chant répondent la peinture, les façades des palais, et derrière tout cela une qualité de silence, une paix profonde, une douceur d’âme dont aucune autre chanteuse ne savait donner le pressentiment et qu’instinctivement nous prêtons aux lettrés et musiciens de ce temps. Par la musique, par ce chant, se recrée soudain un ordre que nous pensions aboli.
Cette exigeante liberté, cette façon d’exhumer non le texte, mais la magie du texte, lui fut entièrement commune avec Savall. Mais cela aurait pu en somme s’arrêter là, et nous laisser contents avec nos Monteverdi et les chansons de l’Espagne du Siècle d’Or.
Il y eut plus.
L’aptitude que nous aimons chez nos grandes chanteuses classiques lorsqu’elles nous rapprochent des tourments de reines déchues ou d’amantes blessées, on la retrouve d’une autre manière chez Montserrat Figueras : elle, ce ne sont pas les personnages d’opéra ni ces silhouettes de lieder qu’elle nous découvre, mais la voix lointaine de cultures dont nous n’avions comme idée que quelques dates dans les livres d’histoire. 
Au creux de sa quête s’est en effet niché le désir de trouver la clef de musiques non point seulement démodées, mais tout à fait perdues et oubliées. Et voici : par cette voix, tout se fait vie frémissante et fraîche. Les berceuses, le chant de la Sybille, les implorations et les déplorations qu’elle nous rapporta des XIIIe, XIVe, XVe siècles andalous, cathares, arabes, sépharades nous touchent parce que dans cette musique, elle découvrit une signification, une présence, un mystère peut-être qui nous avaient de longtemps échappé, mais qui ne nous sont en rien étrangers. Aux plus inexplorées des musiques revient une jouvence presque improbable, et nous restons ébahis et heureux de nous relier soudain grâce à elle à une histoire qui soudain redevient nôtre. Âmes retrouvées de bardes antiques, voix soudain sonore de poètes relevés de la poussière : que de résonances alors nous découvrons, quelle étrange appartenance à ces lignées dont nous avions égaré la trace. Dans cette voix s’est réinventée une fraternité avec tous les hommes de tous les temps et de tous les pays.
C’est pourquoi la biographie de Montserrat Figueras ne saurait se résumer aux quelques dates qui circulent partout : sa naissance catalane, sa rencontre et son mariage avec Jordi Savall, son départ pour Bâle (1968) où elle lança tant d’aventures dont la plus forte fut Hesperion XX (1974) : un parcours riche de recherche, d’amitiés, de projets, de réussites, mais dont le jalonnement chronologique ne dit pas assez qu’il fut d’abord spirituel, et qu’il correspondit non à un curriculum vitae, mais à l’effusion progressive de ce qu’elle portait en elle de compréhension intuitive et, osons le mot, surnaturelle, avec l’humaine condition telle que la musique l’exprime depuis la nuit des temps.
Pour écouter Montserrat Figueras, il nous reste un patrimoine de disques merveilleusement aboutis. Ils appellent à un voyage dans le temps et dans l’espace, mais plus encore à une écoute émerveillée de ce qui, au creux de notre mémoire la plus sédimentée, la plus séculaire, nous rend encore sensibles à ce que nous croyions définitivement mort.
Son dernier opus, consacré à la Méditerranée (et intitulé « Mare Nostrum »), paraîtra bientôt. Comme nous l’avons toujours fait, nous attendrons, pour l’écouter, que le jour soit tombé, que le silence autour de nous se soit fait. Et nous laisserons Montserrat Figueras – notre Circé – nous faire entrer dans notre nuit, pour y promener cette étrange torche que fut sa voix. Alors, nous nous reconnaîtrons.

 

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