L'Arop a 30 ans : bonjour tristesse !

Par Placido Carrerotti | lun 29 Novembre 2010 | Imprimer
Créée en 1980, l’Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris est devenue un des piliers indispensables du fonctionnement de ce théâtre. Au fil des années, l’association a su donner une réalité au mot « mécénat », un concept dont les institutions culturelles françaises, jalouses de leur indépendance, se méfiaient jusqu’alors comme de la peste ! Trente ans plus tard, l’AROP est devenue la plus importante association de mécènes dans le secteur musical en regroupant quelque 3000 particuliers, 190 entreprises et ellecontribue autour de 7 millions d’euros au financement d’activités culturelles de l’ONP.
 
 
 
Inutile de dire que les galas de l’AROP sont une des sources de contributions les plus efficaces dont dispose l’association. Elle en organise d’ailleurs une demi-douzaine chaque année. A événement exceptionnel, gala exceptionnel : du moins c’est ce qu’on pouvait espérer pour ce trentième anniversaire. On est hélas assez loin du compte, du moins artistiquement parlant puisque la billetterie a quand même fait rapidement le plein.
 
Au niveau du décorum, l’AROP a fait les choses en grand. Il faut dire que l’événement est placé sous le patronage du Président de la République. Façade illuminée de rouge et or, tapis rouge, gardes républicains en haies d’honneur, fleurs tropicales, palmiers géants sur le grand escalier : il flottait dans l’air un parfum de république bananière (clin d’œil involontaire à l’actualité politique).
 
La soirée commence par le défilé du corps de ballet, démonstration toujours impressionnante, par sa simplicité même, des forces de la compagnie : sur la marche des Troyens (dirigée avec mollesse par Philippe Jordan), danseuses puis danseurs, des petits rats aux Etoiles en passant par les divers maîtres de ballet, avancent au pas depuis le Foyer de la Danse pour saluer à l’avant-scène 50 mètres plus loin. Après le Pas de deux de Tchaïkovski, idéalement interprété par Dorothée Gilbert et son mari Alessio Carbone, la soirée se poursuit avec deux extraits de Paquita : la polonaise, qui met en valeur les jeunes élèves, puis le divertissement, dansé par Agnès Letestu et José Martinez, plus techniques qu’inspirés. La première partie s’achève par le Boléro, où Jordan plus à l’aise dans cette partition « métronomique » reprend la baguette laissée entre temps à Marius Stieghorst. Dans ce morceau épuisant, Nicolas Le Riche est impressionnant de vitalité, presque brutal, mais il lui manque ce je-ne-sais-quoi d’animalité et d’érotisme qui faisait toute la puissance d’un Jorge Donn, voire d’un Patrick Dupont.
 
Après un entracte passé à tenter d’arracher une demi-coupe de champagne à un service débordé, nous attaquons, le ventre désespérément creux, la seconde partie consacrée au lyrique. Celle-ci va se révéler encore plus faible que le cocktail. Karine Deshayes (au demeurant peu audible) et Inva Mula interprètent le duo des fleurs de Lakmé, dans une langue qui (aux sons) rappelle le français mais sans qu’on n’en distingue un mot. Inva Mula, toujours, offre en revanche une version très sensible de l’air de Mimi de La Bohème, rôle qu’elle interprétait intégralement à Bastille il y a tout juste un an. Lui succède Luca Pisaroni, qui nous donne l’air de Figaro des Noces : il chante intégralement le rôle à Bastille, pas plus tard que le jeudi précédent et que le lendemain, aux côtés de Karine Deshayes, d’ailleurs ! Pas de grande surprise non plus avec l’air des lettres extraits de Werther puisque Sophie Koch (d’ailleurs magnifique) l’a interprété à Bastille au début de l’année (le DVD vient  de sortir). Il faut tout de même remonter à 2003 pour avoir déjàentendu Piotr Beczala en Lenski … à Bastille (le chanteur est à Paris pour répéter La Fiancée vendue à Garnier, aux côtés d’Inva Mula). L’orchestre a moins d’efforts de mémoire à faire puisque les dernières représentations d’Eugène Onéguine datent d’octobre. Le ténor polonais, interprète sensible auquel ne manque qu’une projection plus assurée, est toujours aussi raffiné et musical. Beczala est également très à l’aise en français, interprétant aux côtés d’un insipide Luca Pisaroni, le duo du premier acte de Faust, sommet d’originalité de la soirée (à moins que ces artistes ne soient d’ores et déjà programmés dans cet ouvrage dans les saisons à venir !). Barbara Frittoli annule sa participation pour cause de santé : on nous épargne ainsi un « Dove sono » extrait des Noces de Figaro qu’elle chante elle aussi à Bastille. On ne s’est pas donné la peine de la remplacer, mais nous nous consolerons rapidement de cette perte. Moins de la suivante : en effet, Edita Gruberova, qui devait être le clou de la soirée avec la scène de folie de Lucia di Lammermoor, a déclaré également forfait. Natalie Dessay, entendue dans le rôle intégral à Bastille en octobre 2006, relève crânement le défi du remplacement. Au positif, la chanteuse parait reposée comparée à sa triste Sonnambula de janvier 2010. Par rapport à ses interprétations habituelles du rôle, Dessay maitrise même davantage piqués et trilles, mais des problèmes de soutien se manifestent encore, la voix cassant abruptement dans le medium à 3 ou 4 reprises. Cette fois, la première partie est conclue sans mi-bémol final, à la stupéfaction de l’auditoire qui hésite avant d’applaudir. Remontée par cette absence de réaction, Dessay redouble d’ardeur pour la seconde partie, mais l’aigu final, commencé trop bas et fini trop haut, évoque plutôt la sirène annonçant le souper du gala que le désespoir de l’héroïne. Le concert s’achève par Serenade to Music, belle œuvrette au charme un peu suranné de Ralph Vaughan Williams (composée pour 16 chanteurs et interprétée ici par 15 compte tenu de la défection de Frittoli) pour laquelledes artistes de l’Atelier Lyrique de l’ONP se joignent aux solistes. Le tout est donné dans une mise en espace de Giuseppe Frigeni qui rappelle l’Opéra un soir de grève des machinistes (on n’est jamais trop prudent). Comme on le voit, le programme est bien léger (à peine une heure pour le lyrique), sans ambition ni originalité (c’est un simple recyclage des artistes présents dans des airs rebattus)  et carrément tristounet : seul le brindisi de La Traviata, donné deux fois en bis, contribue un peu à l’ambiance festive espérée pour un tel événement. Les commentaires ampoulés de Stéphane Bern, débités au pas de charge à divers moments de la soirée, et le service minimum assuré dans la fosse, contribuent également à la léthargie générale. Un gala qui fait donc bien pâle figure comparé aux adieux de Ioan Holender à Vienne en juin dernier ou aux récents 125 ans du Met. Seul point commun avec ces authentiques événements musicaux : le prix des places. Ici, les généreux donateurs peuvent se réjouir : leur argent n’a pas été gaspillé.
 
Rendez-vous dans 20 ans pour une célébration qu’on espère d’un autre niveau.
Placido Carrerotti

 

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