Lawrence Tibbett, le baryton du Far West

Par Camille De Rijck | jeu 18 Janvier 2018 | Imprimer

La vie des artistes du passé a ceci de prodigieux qu'elle semble simplement plus romanesque. La patine du temps charge ces histoires d’un petit supplément d’âme qui, augmentée d’éléments narratifs parfois considérables, transforme toutes ces vies minuscules en éléments de mythologie. Quand on pense, simplement, aux conditions d’une carrière au début du siècle dernier, aux divas en manteaux de vigogne, aux paquebots branlants dans lesquels on s’installait pour faire le tour de l’Amérique du Sud, des colonies – au Caire, à Valparaiso – où des théâtres à l’Italienne résonnaient dans la pampa ou dans des touffeurs de Néroli, aux Borsalino que l’on portait dans les studios Harcourt, aux porte-cigarette dont on garnissait ses portraits - aux moustaches fines, à la Valentino -, aux avions précaires dans lesquels on montait sans réelle certitude d’en descendre sain et sauf, tout cela avait du cachet.

Du Far West au coin d'une table

Le baryton américain Laurence Tibbett s’inscrit parfaitement dans la catégorie de ces vies romanesques. Né en 1898 d’un père sherif du Far West qui trouvera la mort dans un duel singulier avec un malfrat gringo - comme dans Lucky Luke - il s’éteint soixante-deux ans plus tard, prématurément vieilli par l’alcool, en trébuchant sur un tapis molletonné et en frappant sa tête contre un coin de table particulièrement pointu. Entre ces deux extrémités – déjà censément romanesques, l’une comme l’autre – s’inscrit une vie singulière, jalonnée de succès et de désillusions. De lutte et de résilience. De starlettes et de récompenses.

Jeune homme, Laurence Tibbett gagne sa vie en chantant dans les mariages et aux enterrements, il poursuit des études secondaires en qualification technique puis rejoint les forces américaines pour se jeter corps et âme dans la première guerre mondiale. Quand il en revient, passablement exalté, il prend de vrais cours de chant pour dompter cette belle et grande voix qui galope sauvagement dans sa gorge. À 26 ans, il signe son premier contrat avec le Metropolitan Opera de New York qui lui offre la coquette somme de 60 dollars par semaine pour chanter des seconds plans. Petit à petit il atteint la célébrité et embarque sur les paquebots et dans les avions précités pour faire le tour du monde. Sa voix est naturellement autoritaire avec des couleurs de bronze qui confèrent aux personnages qu’il chante – des méchants, essentiellement – une petite aura méphistophélique.

Clap !

Mais Tibett a d’autres ambitions ; il a compris que la célébrité, désormais, ce n’est pas sur les planches qu’on l’acquiert, mais sur les écrans.

Qu’est-ce que c’est qu’être acteur de cinématographe dans les années 30 ? Souvent, on vient de la scène, du spectacle vivant, pour reprendre une terminologie contemporaine. Le voilà qui fait des essais pour quelques réalisateurs de second plan, oubliés depuis longtemps et – incontestablement – son talent leur tape dans l’œil. Ils l’engagent pour des comédies musicales généralement doucereuses et mièvres où ses clins d’yeux ténébreux ornent des morceaux musicaux délicieusement sirupeux. On rigole, mais il finira nommé aux Oscars dans la catégorie « meilleur acteur ». Il tournera énormément, y compris avec Laurel et Hardy ou avec le sulfureuse Lupe Vélez, sorte de Penelope Cruz des années 40, qui un jour se suicida en avalant 60 comprimés de séconal, car à Hollywood on ne fait pas les choses à moitié.

Clap de fin

Mais l’industrie du cinéma est virevoltante, elle s’enivre de nouveaux visages et a peu d’égards pour les anciens. Sur les collines, les suicides d’acteurs déchus se multiplient ; bien plus tard, l’écrivain et réalisateur Kenneth Anger en dressera le vertigineux inventaire dans Hollywood Babylone. Tibett se retrouve sur la touche et – comme un malheur n’arrive jamais seul – sa voix se lézarde.

Jamais à court de ressources, il se recycle dans des comédies musicales où sa verve lui offre de nouveaux succès. L’arthrose, hélas, contrarie ses mouvements et comme il n’est plus à l’aise sur scène, il se réinvente à nouveau et devient animateur de radio, où sa science des chanteurs et des artistes lui permet de réaliser des interviews passionnantes.

Malheureusement, un amour immodéré des spiritueux les moins consensuels aura raison de sa vie, à la faveur d’une rencontre fortuite entre sa fontanelle et un coin de table. Sic transit gloria mundi. 

 

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