Le monde de Colin Davis

Par Clément Taillia | jeu 18 Avril 2013 | Imprimer
 
 
 
Sir Colin Davis était parfois surnommé M. Berlioz ; il était ce faisant le chef le plus british du dernier demi-siècle. Il a enregistré Haendel, dirigé des créations mondiales, fait découvrir des répertoires méconnus ; les relectures baroqueuses le laissaient pourtant aussi froid que la musique contemporaine la plus avant-gardiste. Il a, jusqu’à la fin de sa vie, dirigé d’innombrables opéras ; mais le monde lyrique d’aujourd’hui, ce monde des metteurs en scène iconoclastes, n’était pas le sien. Derrière tous ces semblants de paradoxe se dessine le portrait d’un homme de caractère, entier et convaincu. A mille lieux de la tiédeur où tant d’esprits faciles ont voulu le réduire : un esthète qui militait pour l’élégance.
Un esthète qui comprend à l’adolescence, en voyant Sir Malcom Sargent diriger et en entendant la 8e symphonie de Beethoven, que c’est depuis le pupitre du chef d’orchestre qu’on peut insuffler, instiller, transmettre cette élégance. Avoir préféré la clarinette au piano est rédhibitoire pour intégrer la classe de direction d’orchestre du Royal College of Music ? Qu’à cela ne tienne : les concerts de Beecham, de Walter, de musiciens fameux ou modestes, seront sa meilleure formation. Il entend un jour L’Enfance du Christ : sa passion pour Berlioz est née. Il est nommé en 1957 assistant à la BBC d’Ecosse : sa passion pour Berlioz va s’y confirmer, car au second qu’il est alors revient de diriger tout le répertoire « mineur », où l’on classait, en ce temps-là, le compositeur de La Symphonie Fantastique.
Berlioz, ensuite, ne le quittera plus : chef lyrique, au Royal Opera House, de 1970 à 1986, il dirige Les Troyens, Benvenuto Cellini, les remet sur le métier quand il arrive à la tête du London Symphony Orchestra ; chef symphonique, il enregistre tout, ou presque, et plusieurs fois : chez Philips d’abord avec, pour les opéras, des chanteurs éternels (l’Enée de Jon Vickers, le Faust et le Benvenuto de Nicolaï Gedda, le Méphistophélès de Bastin…), chez LSO Live trois décennies plus tard, avec un enthousiasme intact.
Mais ne parler que de Berlioz, c’est oublier tous les autres compositeurs qui doivent tant à Colin Davis : enregistrer l’intégrale des symphonies de Sibelius au début des années 1970 (Boston Symphony Orchestra), c’est alors défendre des œuvres qui n’étaient pas, elles non plus, du « grand répertoire ». Profiter d’un poste à la tête du Sadler’s Wells Opera (l’ancêtre de l’English National Opera) pour faire découvrir L’Assassinio nella cattedrale de Pizetti et la Mahagonny de Kurt Weill, pour créer un opéra de Richard Bennett, The Mines of Sulphur, c’est confesser pour ce qui méconnu un attachement qui confine à l’obstination : Colin Davis en fait les frais, quand, à la tête de l’Orchestre de la BBC (1967-1971), il se fait, aux Prom’s, l’avocat de compositeurs dont la musique cadre mal avec les chœurs de « Rule Britannia ». A Covent Garden, il dirige Berg et Zemlinsky, crée The Ice Break de Tippett, qui lui dédie son œuvre. Au Met, il est invité (surtout dans les années 1970) pour diriger Wozzeck ou Peter Grimes, des opéras « innovants » aux oreilles du public new-yorkais.
Et ne parler que de cette part essentielle, nécessaire, du travail de Colin Davis, c’est oublier qu’un grand chef d’orchestre se fait entendre, aussi, dans le « grand répertoire ». Nouvellement arrivé au Royal Opera House, il s’essaye au Ring, et dirige les grands opéras de Verdi. Premier britannique invité à Bayreuth, son Tannhäuser, en 1977, remporte un grand succès. A la tête, pendant dix ans, de l’Orchestre de la Radio Bavaroise, il apporte Elgar et Vaughan Williams à des musiciens qui lui apportent Mahler, Bruckner et Brahms, dont ils enregistrent les quatre symphonies. Avec la Staatskapelle de Dresde, il laisse une intégrale des symphonies de Beethoven dont il faut entendre les équilibres souverains et le romantisme assumé, le souffle épique esquissé sous l’arc d’une ample respiration. Et reste passionnément fidèle à Mozart, compagnon de route des premiers succès (en remplaçant Klemperer et Beecham, en assistant Giulini pendant l’enregistrement de son immortel Don Giovanni) et source de jouvence à laquelle, inlassablement, il est revenu boire tout au long de sa carrière, jusqu’à des Cosi fan tutte londoniens vieux de 14 mois, dont votre serviteur garde précieusement le souvenir ému.
Quand Colin Davis dirigeait Mozart, il pensait davantage à Beecham et à Walter qu’à Harnoncourt et Gardiner ; d’aucuns en ont conclu qu’il était conservateur. Mais Davis ne dirigeait pas en idéologue, il dirigeait en musicien, pas pour rechercher à tout prix un son d’époque ou des tempi authentiques, mais pour faire chanter l’orchestre : l’harmonie des couleurs, la fluidité des bois, la cohésion des cordes, le serein rayonnement de l’ensemble … S’il a jamais eu une idéologie, elle était là, dans cette volonté de servir la musique, de la servir en beauté. C’est en serviteur qu’il concevait son métier, en humaniste aussi, répétant à l’envi que diriger un orchestre est un acte « éthique » ; c’est en serviteur et en humaniste qu’il l’a exercé, en cédant bien volontiers la place, à l’époque du Royal Opera House, à de prestigieux chefs invités, mais en ne manquant jamais de forcer l’admiration par son tact, sa sagesse, son sérieux, son travail.
Il y a toujours chez les mélomanes un soupçon d’égoïsme : la disparition d’un artiste leur est d’autant plus cruelle qu’elle interdit pour toujours l’accès à un monde musical. Celui de Colin Davis était unique, mélange singulièrement fascinant d’originalité et de retenue. Pour l’originalité, les mélomanes se réjouiront que Davis ait pu, tout récemment, réaliser avec le LSO l’intégrale des symphonies de Nielsen, autre compositeur qu’au cours des dernières années, il avait tenu à défendre. Pour la retenue, il nous reste le souvenir exemplaire d’une carrière qui ne sera pas sans rappeler celle de Wolfgang Sawallisch : tristement réunis, en cette année 2013, le Conductor et le Kapellmeister ont tous deux trouvé l’excellence dans la discrétion, le prestige dans la modestie.
 

 

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