Michel Franck : "Travailler avec un jeune artiste en début de parcours est une des raisons d’être de mon métier"

Par Violette Viannay | jeu 10 Juin 2021 | Imprimer

Le Théâtre des Champs-Élysées a rouvert ses portes avec un récital de Pretty Yende et de Benjamin Bernheim. Comment la reprise s’est-elle passée ? 
Le hasard a bien fait les choses puisque ce récital était prévu de longue date ! Cela tombait à pic de rouvrir avec ce programme qui était, par ailleurs, très festif. Le lendemain, nous aurions dû avoir un concert du Mahler Chamber Orchestra avec Christiane Karg, mais leur tournée a été annulée. Pretty Yende et Benjamin Bernheim ont accepté de saisir cette opportunité pour doubler leur récital, sans jour de repos. Nous avons pu, de fait, le donner deux fois et contenter tout le public. D’autant que nous sommes en jauge très réduite pour le moment avec 700 places mises en vente au lieu de 2 000. Ce furent des témoignages de joie de toutes parts : les artistes, évidemment, mais aussi le public. C’était très manifeste. 

De quelle manière avez-vous composé avec la pandémie pour remettre en marche la maison ?
A l’opéra, nous travaillons très longtemps à l’avance. Dans la mesure où il y a eu de nombreuses annulations de production - à ce jour nous venons également d’apprendre l’annulation du récital de Fazil Say prévu ce mois-ci -, nous avons fait en sorte de pouvoir profiter des dates libérées pour reporter un maximum de projets. C’est dans ce cadre que nous avons pu reprogrammer le récital de Jakub Józef Orliński, ou encore, le concert avec Erik Orsenna. Néanmoins, il est évident que ce nombre de reprogrammations reste infime par rapport aux spectacles que nous avons été contraints d’annuler depuis fin octobre. 

A ce titre, vous évoquiez une perte de deux millions d’euros pour la maison.
En effet. Nous avons dû faire face à une perte de recettes importante, surtout durant la période septembre-octobre 2020. Nous avons bénéficié notamment du « fonds de compensation de billetterie » du Centre national de la Musique (CNM) mais leur dotation pour la musique classique était jusque-là relativement limitée (de l’ordre d’une dizaine de millions). Le plafond s’établissait ainsi à 250 000 € et nous l’avons donc atteint en à peine quelques dates de septembre-octobre. Je viens d’apprendre qu’il venait d’être doublé pour mai-juin, c’est très bien ! D’autres dispositifs nous ont été bénéfiques, notamment l’activité partielle et les aides à destination des entreprises qui ont perdu plus de 80 % de leur chiffre d’affaires. La ministre Roselyne Bachelot rappelle régulièrement qu’il y a eu 11 milliards alloués pour la Culture : je dois avouer que grâce aux mécanismes de soutien de l’État, la situation actuelle n’est pas aussi catastrophique que prévue, même si malheureusement ça ne compensera pas la totalité de nos pertes.

La Caisse des Dépôts est-elle restée fidèle pendant cette période ?
Elle est évidemment restée fidèle. Au-delà du Théâtre des Champs-Élysées, dont elle est propriétaire, la Caisse des Dépôts a une activité de mécénat qui vise à soutenir les jeunes ensembles de musique, de danse, etc. Dans ce cadre, on a mis le théâtre à disposition de la Caisse des Dépôts pour que les jeunes compagnies qu’ils soutiennent puissent monter des spectacles et être filmés durant le mois de janvier. Nous avons pu réaliser 6 captations d’ensembles relativement peu connus. Je dois dire que je suis assez satisfait du résultat d’autant que nous avons eu un million de vues sur la chaîne YouTube du théâtre, ce qui est assez important.

Le modèle économique du Théâtre des Champs-Élysées est aussi construit sur la coproduction. La pandémie a-t-elle eu des conséquences sur votre diffusion ? 
Sur ce point, nous n’avons pas eu affaire à de véritables inquiétudes. Tous les coproducteurs ont maintenu leur participation aux spectacles. Parfois, les projets ont juste été décalés dans le temps - c’est le cas notamment de La Somnambule, que nous coproduisons notamment avec le Metropolitan Opera de New-York - mais, nous n’avons pas eu d’abandon de coproducteurs.

La saison 2021-2022 est à l’image du Théâtre des Champs-Élysées puisqu’elle mélange l’ensemble des esthétiques et des genres. Plusieurs moments forts sont à noter, dont les débuts de François-Xavier Roth en fosse. Est-ce le début d’une nouvelle et étroite collaboration avec ce chef ?
Effectivement. François-Xavier Roth, que j’ai toujours apprécié, était auparavant, en résidence à la Philharmonie de Paris. Il y a deux ans, en accord avec Laurent Bayle, il nous avait fait part de son souhait de pouvoir faire du scénique, à Paris, spécifiquement au Théâtre des Champs-Élysées. Évidemment, j’ai dit « oui ! » tout de suite. A partir de là, nous avons construit un projet sur plusieurs saisons permettant aux Siècles de rejoindre la fosse chaque année. Les choses ont évolué depuis. A partir de la saison 2022-2023, les concerts des Siècles seront aussi donnés au Théâtre des Champs-Élysées. Cela sera, de fait, une résidence totale de son ensemble dans notre maison. 

La fidélité fait l’ADN du théâtre puisque la cheffe Emmanuelle Haïm prendra part à votre programmation, et y fêtera notamment l’anniversaire des 20 ans du Concert d’Astrée. Il en est de même pour Jean-Christophe Spinosi qui fêtera quant à lui, les 30 ans de Matheus.
La fidélité est, effectivement, un élément très important. J’estime qu’elle l’est d’autant plus quand nous commençons à programmer des artistes en début de carrière, la fidélité étant, dans ce cadre, souvent réciproque. Elle permet de construire des projets dans la durée. Yannick Nézet-Séguin et son ensemble sont les premiers que j’ai pris en résidence quand je suis arrivé au théâtre en 2008. À l’époque, il était inconnu du grand public. Aujourd’hui, nous connaissons tous l’ampleur de sa carrière. Néanmoins, il est resté, lui aussi, fidèle au théâtre. Nous allons entamer une aventure wagnérienne qui fait suite à sa proposition de monter une tétralogie. C’est aussi cela qui est intéressant dans notre métier : une programmation, c’est la résultante de nos envies à nous directeurs et directrices associées aux propositions qui émanent des artistes avec lesquels nous avons construit et construisons une relation. Quand nous parions sur un jeune talent, le public est souvent ravi de le retrouver au fil des saisons. Pour ma part, à l’époque où je travaillais chez Jeanine Roze Production, les premiers concerts d’Hélène Grimaud n’accueillaient qu’une centaine de personnes en salle. Il en va de même pour les débuts de Philippe Jaroussky et d’Alexandre Tharaud. Travailler avec un jeune artiste en début de parcours est une des raisons d’être de mon métier : le faire découvrir au public et l’aider, d’une certaine façon, à développer par la suite sa carrière.

Vannina Santoni illustre votre propos. Vous l’avez programmée dans Violetta qui fût pour elle, à l’époque, une prise de rôle sportive. 
Oui, mais je dois dire que c’était davantage une demande de la mise en scène. Deborah Warner avait deux conditions pour monter La Traviata : Violetta devait être jeune, et n’avoir jamais chanté le rôle. Autant vous dire que répondre à sa demande relevait du défi car trouver une jeune chanteuse qui entame cette prise de rôle sur une scène parisienne, cela relevait de la mission impossible. Vanina a brillamment relevé le challenge, ce qui lui a permis d’avancer dans sa carrière. C’est gratifiant d’aider de jeunes chanteurs, et cela fait partie de notre rôle de les lancer.

La tétralogie, que vous donnerez avec Yannick Nézet-Séguin, sera représentée en « version concert ». C’est une spécialité de la maison. Est-ce une volonté artistique ou davantage une modalité administrative ?
C’est une volonté de la programmation. Il y en a toujours eu, et en effet, c’est une spécialité du théâtre, qui avait déjà été développée du temps de Dominique Meyer qui programmait beaucoup d’opéras en version concert. Pour une maison qui n’a ni les moyens de l’Opéra national de Paris, ni ceux de l’Opéra-Comique, cela permet de diversifier son répertoire et de proposer soit des ouvrages que nous ne pourrions pas financièrement monter en version scénique, soit d’aborder des œuvres qui seraient artistiquement complexes à mettre en scène. Un de mes rêves professionnels est de monter Elektra de Richard Strauss : je sais que je ne pourrais pas le faire même si le cast est assez restreint et qu’il n’y a besoin que d’un unique décor. Simplement, ce que Strauss appelait la « petite version » nécessite malgré tout d’avoir 104 musiciens, effectif qui ne tient pas dans notre fosse. Si je souhaite programmer Elektra demain, cela ne sera nécessairement qu’en version concert.

Votre prédécesseur, Dominique Meyer, programmait de nombreux opéras baroques. Depuis, nous retrouvons toujours cette orientation dans les saisons du Théâtre des Champs-Élysées. L’an prochain, c’est Jules César qui sera programmé, et cela coïncidera avec la première baguette française de Philippe Jaroussky.
J’ai toujours eu envie de monter Jules César. J’en avais parlé à Damiano Michieletto avec qui je souhaitais véritablement travailler. Dans un deuxième temps, j’ai demandé à Philippe s’il accepterait « enfin » de chanter Jules dans la mesure où il a toujours interprété Sesto. Il a refusé, le rôle étant un peu grave pour lui. En revanche, il rêvait de passer à la baguette et c’est une des œuvres avec lesquelles il se sent très bien. J’ai, de fait, répondu « oui ! », tout de suite. Je vous avoue très honnêtement n’avoir jamais pensé à lui pour cette fonction. Son triomphe récent à Salzbourg confirme son talent en tant que chef d’orchestre.

De nombreux chefs sont passés à la baguette dans un deuxième temps de leur carrière.
Effectivement, il y en a qui ont pratiqué cet exercice a posteriori. Je pense notamment à Nathalie Stutzmann qui a une très belle carrière de cheffe maintenant et qui a aussi dirigé au théâtre. Il en est de même pour Emmanuelle Haïm et Christophe Rousset qui étaient, à l’origine, clavecinistes. La technique de chef d’orchestre cela s’apprend, mais l’élément le plus important, c’est d’être musicien. 

De grandes phalanges sont programmées la saison prochaine. On note aussi le retour des formations de Radio France.
Effectivement, auparavant les formations de Radio France se partageaient entre la Salle Pleyel puis la Philharmonie de Paris, et le Théâtre des Champs-Élysées. Lorsque l’auditorium a été inauguré, nous avons gardé une présence de l’Orchestre National de France, et ce, à double titre. En fosse, pour un ouvrage par an (il s’agira d’Eugène Onéguine l’an prochain) et au plateau avec quelques concerts ayant une prédominance lyrique. Je trouve ça pertinent de garder une présence de cette institution dans nos murs, même s’il apparaît évident et tout à fait normal que la saison symphonique soit essentiellement à l’auditorium de la Radio. L’inverse aurait été, sur le plan économique, totalement incongru.

C’est une saison sous le thème du désir. Quel est votre désir pour votre 12ème saison au Théâtre des Champs-Élysées ? 
Partager des émotions, dans une salle et avec du public ! Le numérique, c’est très bien ; cela permet au plus grand nombre de voir un maximum de spectacles, notamment aux étrangers. Néanmoins, mon désir c’est qu’on puisse se retrouver le plus nombreux possible, et le plus souvent possible, en salle, pour partager ces émotions. 

 
 

 

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