Le bébé avec l'eau du Nil

Aida - Nancy

Par Laurent Bury | mar 25 Septembre 2018 | Imprimer

Aida opéra intimiste sur lequel ont été plaqués quelques scènes de foule, Aida triangle amoureux qui se passe fort bien de palmiers, de chameaux et d’éléphants : la chose n’est pas nouvelle. Que Staffan Valdemar Holm pense avoir inventé la roue en proposant de dépouiller Aida de ses oripeaux zeffirelliens, soit. Ce qu’on lui pardonne plus difficilement, c’est d’avoir par la même occasion privé l’œuvre d’une grande partie de son sens, et surtout d’avoir réglé un spectacle terriblement plat. Qu’importe que l’intrigue se déroule dans l’Egypte ancienne ou dans celle des années 1960 (à en juger d’après les robes et les coiffures des dames de la cour). Le problème, c’est qu’il ne se passe à peu près rien dans cette Egypte-là. Les personnages passent la plupart du temps assis ou plantés à l’avant-scène, le pire étant le fameux moment du Triomphe, où la production cherche désespérément à meubler, faute de danseurs ou de figurants : les membres du chœur – en costume-cravate sombre ou en robe blanche d’imam pour les messieurs, en uniforme de femme de chambre ou en robe du soir pour les dames – vont et viennent à travers la scène, et leurs déplacements paraissent particulièrement longs et vains, même quand une danseuse vient se planter dans un coin pour s’y agiter toute seule. Dans ce décor constitué d’une dizaine de colonnes colossales, le tombeau est finalement représenté par une chaise d’écolier où s’assied Radamès ; quelques instants après, Aïda arrive, tenant sa propre chaise, ayant troqué sa robe de servante contre un boubou imprimé, puis c’est Amneris qui vient s’asseoir à côté d’eux, également munie de sa chaise.

Musicalement, les choses commencent plutôt très bien, grâce au travail de Giuliano Carella dans la fosse. Sous sa baguette experte et soucieuse du détail, Verdi respire sans peine dans la salle de l’Opéra de Lorraine, aux dimensions bien plus modestes que les stades et autres arènes où l’on a pris l’habitude de voir relégué Aida. L’orchestre symphonique et lyrique de Nancy se montre habile à respecter une partition bien moins clinquante qu’on ne le croit. La réunion des chœurs de Nancy et de Metz s’opère sans heurts, et la masse vocale ainsi obtenue impressionne favorablement.


© C2images pour Opéra nationa de Lorraine 

Parmi les solistes, tous ne procurent pas un égal bonheur. Michelle Bradley maîtrise les notes extrêmes du rôle-titre, ce qui est déjà beaucoup, mais cela ne suffit pas tout à fait, dans la mesure où sa prestation peine à susciter l’émotion qui devrait constamment affleurer dans son discours ; l’aigu est atteint mais n’est pas très séduisant, et le texte s’y réduit à des voyelles, tandis qu’on déplore une certaine uniformité de couleurs dans le reste de la tessiture. Tout le contraire d’Enkelejda Shkosa, Amneris totalement investie et éloquente, d’une italianità totale, d’un volume sonore puissant, tant dans des graves appuyés juste ce qu’il faut que dans des aigus glorieux. La grande-prêtresse de Jennifer Michel déçoit par les notes trémulantes qu’elle émet dans l’hymne à Ptah, comme si la voix de cette jeune artiste était prématurément fatiguée. Bien que l’acteur soit souvent un peu raide, Gianluca Terranova ne manque pas d’atouts, même si « Celeste Aida » sent l’effort et se conclut sur un si bémol qui n’essaye même pas de se risquer du côté du diminuendo. L’Amonasro de Lucian Petrean étonne par un manque certain d’expressivité ; paradoxalement, sa voix prend des accents de « méchant » alors qu’il devrait être en train d’enjôler sa fille en lui dépeignant les forêts embaumées de son pays natal. Rien de tel chez Jean Teitgen, superbe Ramfis à la voix pleine d’autorité. Le roi d’Alejandro López s’acquitte correctement du peu qu’il a à chanter.

Pourquoi diable l’Opéra de Lorraine est-il allé chercher ce spectacle créé à Malmö en 2015 ? Un metteur en scène français aurait certainement pu rater aussi bien une nouvelle production.

 

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