On a la jeunesse de ses opéras…

Aleko - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | jeu 18 Décembre 2014 | Imprimer

Dix-sept jours auront suffi à un Rachmaninov de 19 ans pour jeter Aleko sur le papier. Une heure pleine, tendue, nous a convaincu que la réussite d’une production en général et de cet opéra en particulier dépend aussi d’une improbable alchimie entre instrumentistes et chanteurs dont on n’aurait pas forcément parié sur la compatibilité. Ce premier ouvrage lyrique du compositeur est un chef-d’œuvre atypique en dépit (ou à cause ?) des contraintes stylistiques imposées au jeune Rachmaninov par ses professeurs du conservatoire de Moscou. Sans doute faut-il être porté par une spontanéité propre à la jeunesse pour en comprendre la dynamique intrinsèque, l’irrésistible élan, la vitalité et l’idéal romantique. C’est là sans doute la principale leçon que l’on peut tirer et la réjouissante écoute qui découle de cette coproduction entre le Centre Lyrique d’Auvergne et l’Orchestre du Conservatoire Emmanuel-Chabrier jeudi à l’Opéra de Clermont. Les pupitres d’étudiants, certes efficacement soutenus par le renfort de professionnels, sont entrés immédiatement en empathie avec la franchise rythmique, la richesse des couleurs et la violence du climat dramatique de cette brève mais intense partition. Ils en ont illustrée avec beaucoup d’allant la puissance suggestive et l’imagination mélodique. Au point que l’on ne peut que reléguer au second plan pour ne pas dire au rang d’anecdote quelques petites précipitations et insuffisances imputables à leur transport musicien. Ils ont plus que rempli leur contrat. La rigueur d’un Patrice Couineau à la battue chirurgicale et vigilante à traduire chaque nuance reste la clef de la maîtrise de cette fougue juvénile parfaitement soumise à la cohérence d’une vision avant tout au service de l’œuvre. Couineau a appréhendé cette dernière autant en poème symphonique dont il a dressé le décor avec la puissance d’un fresquiste inspiré, qu’en drame lyrique dont l’énergie est essentiellement dépendante du rythme imprimé aux différents tableaux et à la fluidité de leur enchaînement. Le chef a su cerner au plus près la logique des contrastes, propre à Rachmaninov, qui s’interpellent et se répondent.


 © Lucas Falchero

Autre très bel outil que le Chœur régional d’Auvergne, étoffé par l’Ensemble vocal du conservatoire, tous deux préparés par Blaise Plumettaz. A la rafraîchissante vitalité orchestrale faisait écho l’ampleur et la souplesse de cette masse chorale qui se levait et se déployait comme une immense voile sur l’imminence de la trop prévisible tragédie. C’est sans doute dans cette capacité à se tenir entre ombre et lumière, à évoquer la puissance et la violence de l’existence et sa désarmante fragilité plus qu’à imposer une lecture par trop didactique que l’immense vaisseau choral emporte l’adhésion. Comme si Patrice Couineau était parvenu à travers Aleko, à la mise en contrastes et en espace sonore de la charge émotionnelle concentrée dans le Prélude n°2 pour piano de Rachmaninov interprété en première partie par Pierre Courtiade sur des poèmes de Maïakovski vécus avec une même radicalité par la comédienne Josépha Jeunet.

Lauréate du Concours international de chant de Clermont en 2005, Noriko Urata a fait applaudir sur cette même scène clermontoise dans Tosca et Traviata, la plénitude et la plastique vocale épanouie de ses aigus. Elle campe ici une Zemfira brûlante de désir, indomptée dans un orgueilleux « Je ne crains ni le couteau ni le feu » aux cambrures timbriques fauves et provocantes. Le baryton Anas Seguin a quelques difficultés à concurrencer un tel leadership dans le rôle presque introverti d'Aleko. Il peine manifestement à s’imposer en homme blessé et mari éconduit face au triomphe insolent d’un Norbert Xerri, amant sûr de lui et à la projection généreusement opératique. Ce ténor à la diction bien articulée et à ligne de chant puissamment évocatrice (« Vois comme sous la voûte du ciel ») avait imposé un Henry au phrasé viril dans Tannhäuser la saison dernière, ainsi qu’un Mario Caravadossi tout aussi héroïque. Enfin la basse Renaud Delaigue confirme en Vieux Tzigane, la noblesse et le mordant naturel d’une projection sincère et chaleureuse.

 

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