Les souvenirs et les regrets aussi

Armide - Paris (Philharmonie)

Par Laurent Bury | mar 08 Novembre 2016 | Imprimer

Armide de Gluck à Paris dirigé par Marc Minkowski, c’était il y a vingt ans. Sauf que la Philharmonie s’appelait encore Cité de la musique, et que les Musiciens du Louvre avaient encore l’étiquette « Grenoble » attachée à leur nom. Une version de concert suivie d’une intégrale parue en 1999 chez Archiv, qui avait supplanté définitivement la version EMI due à une équipe anglophone et sortie en 1982. Des souvenirs, cette nouvelle Armide programmée dans la salle Pierre Boulez de la Philharmonie ne pouvait donc manquer d’en éveiller. Et des regrets aussi, puisque seuls les Viennois ont eu droit à la production montée par Ivan Alexandre, les Français devant se contenter d’un concert, d’abord à Bordeaux le 6, puis à Paris le 8 novembre. Encore qu’il faille plutôt parler de mise en espace, car ce que l’on a pu voir ne relevait pas du tout de la version de concert avec chanteurs en rang d’oignons, loin de là. Avec pour tout décor un canapé placé derrière l’orchestre, et quand même deux accessoirs (le sceptre d’or et le bouclier de diamant, ici remplacé par un miroir, dont se servent Ubalde et le Chevalier danois pour déjouer les sortilèges de la magicienne), les interprètes du spectacle du Staatsoper de Vienne ont joué presque autant qu’ils ont chanté Armide. Alors qu’il n’était évidemment pas du voyage en Autriche, même le Chœur de l’Opéra de Bordeaux était de la partie, se déplaçant au gré de ses interventions, selon des directives qu’on serait tenté d’attribuer au même Ivan Alexandre. Un quasi-spectacle donc, qui ne gomme pas tout à fait les regrets : depuis la production Pizzi, venue de Milan, vue à Versailles en 1992, Armide n’a plus connu aucune version scénique en région parisienne et c’est à Amsterdam qu’il fallait aller en 2013 pour voir le spectacle montée par Barrie Kosky. Enfin, ne désespérons pas trop vite : peut-être la production viennoise existera-t-elle en DVD, ou peut-être même un théâtre français aura-t-il l’idée de la reprendre dans ses murs.

Pour les souvenirs, ils s’annonçaient plus difficiles à combattre. Et pourtant, ce concert emporte l’adhésion, d’abord parce qu’il propose autre chose. En 1996, Marc Minkowski commençait seulement à s’aventurer dans Mozart, et c’est seulement en 1997 qu’il aborderait Le Vaisseau fantôme. Depuis, son exploration du XIXe siècle a pris de tout autres proportions, et ce que donnent à entendre Les Musiciens du Louvre semble bien avoir profité de l’expérience. Sans le moins du monde relire Gluck à la lumière de Wagner, la direction de Marc Minkowski n’en a pas moins gagné plus de souplesse sans rien perdre de son énergie, et l’on admire le soin du détail qui souligne tel ou tel élément d’orchestration où l’on comprend soudain toute l’admiration de Berlioz pour Gluck. Grâce aux divertissements imposés par le livret de Quinault, Armide est sans doute l’un des moins austères des drames gluckistes, et l’inspiration y est constante, le compositeur ayant fait de son mieux pour être à la hauteur du défi, puisqu’il s’agissait de battre Lully sur son propre terrain. Les chœurs en sont également puissants, et les choristes de l’Opéra de Bordeaux s’avèrent tout à fait à l’aise dans un répertoire qu’ils pratiquent peu, avec une expressivité et surtout une diction admirable, tant pour l’entourage de la Haine que pour les nymphes et les bergers qui invitent Renaud à jouir de la vie.

Quant aux solistes, il y a un souvenir avec lequel il est impossible de lutter : comment succéder à Ewa Podlès, monstrueuse, surhumaine dans le rôle de la Haine en 1996 ? En confiant le personnage à Aurélia Legay, Marc Minkowski choisit avec raison de ne pas lutter sur le même terrain. Non plus contralto, mais soprano dramatique, cette Haine-ci s’impose son caractère malfaisant grâce à un talent dramatique indéniable. On notera que l’Armide 2016 est exclusivement francophone, ce dont il y a tout lieu de s’enorgueillir. Il y a vingt ans, on découvrait Charles Workman dans le rôle de Renaud, mais Stanislas de Barbeyrac le bat à plates coutures, sur tous les plans : le timbre est d’une onctuosité sans égale, la diction inclut des raffinements qu’on croyait perdus depuis Georges Thill, et le volume est constamment modulé par les plus fines nuances. C’est bien simple : Renaud n’est présent que dans deux actes sur cinq, mais il domine l’œuvre, au même titre que le rôle-titre. Qui d’autre que Gaëlle Arquez pourrait aujourd’hui reprendre le flambeau jadis magistralement brandi par Mireille Delunsch ? A la magicienne la mezzo offre son tempérament de tragédienne et sa puissance vocale, soutenus par l’expérience toute récente de l’incarnation scénique où sa plastique sculpturale dut faire merveille. Florian Sempey est un régal en Hidraot à la fois fielleux et majestueux, auquel on ne saurait reprocher le léger déficit de grave constaté l’an dernier dans son comte des Noces de Figaro. Les deux suivantes d’Armide trouvent en Harmonie Deschamps et Olivia Doray deux titulaires contrastées, la première charmante pour la fraîcheur de sa voix et la clarté de son émission, la seconde admirable pour son timbre charnu et son jeu dramatique. Si Enguerrand de Hys force parfois la voix, au risque de donner une couleur nasale, pour occuper le vaste espace de la Philharmonie, Thomas Dolié ne fait qu’une bouchée d’Aronte et d’Ubalde, avec une maestria qui mériterait des rôles plus lourds. Délicieuse Naïade de Constance Malta-Bey, sortie des rangs du chœur pour interpréter son air. Comme Vienne n’a eu que les deux têtes d’affiche, l’enthousiasme suscité par l’ensemble achève de balayer définitivement les réserves que pouvaient inspirer nos souvenirs, et Marc Minkowski gagne son pari haut la main.

 

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