Mais où est donc passée la fontaine des aveugles ?

Au monde - Paris (Favart)

Par Laurent Bury | dim 22 Février 2015 | Imprimer

Philippe Boesmans est un coquin. Il ose nous faire goûter ces plaisirs démodés, ces plaisirs coupables que semblaient aujourd’hui devenues les joies de la tonalité. Pendant la représentation d’Au monde, quels frissons interdits ne parcourent-ils pas l’échine des spectateurs confrontés à cette pure jouissance qu’il n’était apparemment plus permis d’offrir depuis près d’un siècle ! Pourtant, le miracle est accompli : un opéra de notre temps, mais où l’oreille trouve aussitôt des sons qui la charment. Une musique constamment jaillissante, imprévisible, mais où l’on trouvera aussi mille clins d’œil brévissimes, qui ne sont nullement des citations. Quand les trois sœurs chantent ensemble, on croit entendre passer un peu du final du Chevalier à la rose. Quand les armes et les combats sont évoqués, on distingue l’ombre de Massenet ou de Poulenc. Certaines phrases se terminent comme le Ravel des Histoires naturelles. Et bien sûr, il y a Pelléas, inévitable dans la mesure où Joël Pommerat lui-même renvoie à l’univers de Maeterlinck, avec son père de famille, Arkel frappé par Alzheimer, ses trois filles qu’il appelle « Mes princesses », cette première scène où le fils aîné joue les Geneviève, comme s’il allait nous lire la lettre d’Ori-Pelléas, Ori qui devient aveugle… On le savait déjà avec Thanks to my eyes, le théâtre de Pommerat supporte fort bien la transposition lyrique, et sa rencontre avec Philippe Boesmans devait être écrite dans le Ciel, ou ailleurs, tant l’entente paraît immédiate entre ces deux créateurs. Même si un quart du texte de la pièce du théâtre est passé à la trappe, l’œuvre conserve toute sa force, son humour et son originalité troublante, avec une identité visuelle qui est la copie conforme de ce que l’on a pu voir l’automne dernier au Théâtre dans l’Odéon, où la pièce fut remontée. On retrouve ce huis-clos étouffant dans un intérieur glacé, aux pièces nombreuses, percées de fenêtres immensément hautes, ces éclairages qui sculptent les silhouettes dans l’espace, cette noirceur croissante, la couleur se raréfiant peu à peu.

Vocalement, un rôle se détache clairement du reste de la distribution, celui de la deuxième fille. Le personnage est un peu moins ridicule et hystérique qu’au théâtre, mais sa névrose n’en devient pas moins peu à peu manifeste. Patricia Petibon dispose ainsi d’un rôle cousu main, où elle triomphe incontestablement, sans aucune outrance, avec l’art dont elle a montré qu’elle était capable dans Dialogues des carmélites. Elle sait ciseler ses répliques, et profite des quelques débuts d’air que lui offre la partition (début car ils avortent au bout de quelques phrases). Seule modification par rapport à la distribution de la création bruxelloise, Philippe Sly remplace Stéphane Degout, indisponible pour cause de Pelléas à l’Opéra de Paris, la coïncidence est assez savoureuse. Le personnage en est sans doute modifié, un peu moins inquiétant peut-être : avec un art admirable du phrasé, le baryton canadien met davantage en avant le côté jeune homme triste de ce héros scabreux. Créateur du prince Philippe dans Yvonne, princesse de Bourgogne, Yann Beuron trouve dans Au monde un assez réjouissant rôle de salaud, qui lui permet de s’exprimer dans une tonalité inhabituelle, cependant que Charlotte Hellekant fait valoir toutes les couleurs de son timbre sombre. Scéniquement tout à fait crédible en adolescente, Fflur Wyn s’affirme dans le rôle de la fille adoptive, et tisse un lien avec Thanks to my Eyes, à la création duquel elle participa en 2011. Dans le rôle effacé du fils aîné, Werner Van Mechelen s’amuse notamment à chanter quelques phrases en falsetto. On est rassuré de savoir que Frode Olsen chantera prochainement le roi Marke, car sa prestation en vieillard sénile est si frappante qu’on en vient à s’inquiéter pour lui. Enfin, comme dans la version théâtrale, Ruth Olaizola détient en propre le rôle (parlé) de la femme étrangère, se révélant fort belle tragédienne dans ses imprécations en langue basque. Indispensable présence, distillateur de plaisirs aussi sournois que les voix qui se frottent harmonieusement, l’Orchestre philharmonique de Radio France reprend haut-la-main la tâche qui incombait à l’orchestre de La Monnaie au printemps dernier, guidé par de main de maître par Patrick Davin, expert ès-Boesmans dont il a dirigé plusieurs partitions. Puisse le compositeur nous livrer encore bien des œuvres comme celle-là !

 

A paraître chez Cyprès le 24 février, l'enregistrement réalisé à Bruxelles l'an dernier, donc avec Stéphane Degout (2 CD)

 

 

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