Vienne, modèle réduit

Berg – Zemlinsky : Lieder

Par Dominique Joucken | mar 11 Novembre 2014 | Imprimer

La notice nous l’explique en long et en large : Schönberg, mis à l’écart de la vie musicale viennoise pour ses audaces, crée sa propre « société d’exécutions musicales privées ». Face au manque de moyens humains et matériels, il décide de réarranger toute une série d’œuvre de sa main ou de ses proches pour petit ensemble d’une dizaine d’instruments, dont un harmonium. Le présent CD veut documenter cette période passionnante de l’histoire de la musique, en restituant plusieurs de ces arrangements.

Hélas, une des principales caractéristiques de cette musique viennoise juste avant son basculement vers l’atonalité, c’est son opulence orchestrale. Que l’on songe aux Gurre-Lieder, où Schönberg va jusqu’à utiliser 5 ( !) clarinettes, où tout ruisselle d’un flot infinis de couleurs, ou au Sommerwind de Webern. Lorsqu’on dépouille ces œuvres de leur parure orchestrale, n’en ressort plus que la relative sécheresse et le côté intellectualisant, comme un squelette privé de chair. L’auditeur a l’impression de traverser un désert musical, où les oasis sont trop rares, et où, comme un mirage, il perçoit de temps en temps les sonorités bien incongrues d’un harmonium, dont on se demande vraiment ce qu’il fait là.

Les œuvres purement instrumentales souffrent particulièrement de ce traitement : la Berceuse élégiaque de Busoni perd de son impact physique, et donne l’impression de ne pas savoir très bien où elle va, malgré la direction attentive de Reinbert de Leeuw. Quant à la Passacaille de Webern, on la regarde comme un exercice de conservatoire, réalisée certes par un étudiant excessivement doué, mais privée de tout frémissement, de toute émotion. Une arabesque cubiste, si l’on nous permet cette comparaison avec les arts plastiques.

Dans la partie vocale, les choses « passent » mieux, grâce au talent de la jeune Katrien Baerts. Dotée d’un timbre fin comme une pointe d’épingle, la chanteuse belge négocie avec adresse les intervalles redoutables dont Berg et Zemlinsky ont parsemé leurs lieder, courts mais périlleux. La prononciation est aussi bonne qu’elle peut l’être dans des morceaux où le texte n’est pas aisé à rendre, et la justesse n’est jamais prise en défaut. Seul problème, mais il est de taille : on ne trouvera rien de vraiment original dans ce timbre, rien qui le singularise et qui permette de le distinguer des autres. Dans une musique où, on le répète, la couleur est un trait essentiel, c’est regrettable. Surtout que la concurrence est rude : Renée Fleming dans Berg (Deutsche Grammophon) ou Soile Isokoski dans Zemlinsky (EMI) ont laissé des témoignages autrement plus personnels. Et, régulièrement, le plaisir musical est dérangé par cet ahanement d’harmonium qu’on dirait sorti d’une petite église de province. Non, vraiment, ce n’est pas possible … Un disque au concept intéressant, mais à réserver aux collectionneurs.

 

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