La beauté du tsar infanticide

Boris Godounov - Vienne (Staatsoper)

Par Guillaume Saintagne | jeu 26 Mai 2022 | Imprimer

Passons vite sur la mise en scène de Yannis Kokkos. Comme souvent à Vienne, c’est joliment littéral, ça ne propose pas grand-chose et ça s’oublie vite. Les costumes sont modernes (sans que l’on comprenne bien ce que cela apporte), la direction d’acteur est correcte, voire brouillonne (les chœurs semblent plus encombrants qu’autre chose) et c’est surtout à la scénographie que le soin est apporté : escalier sortant des dessous, immense statue, grande tenture découpée pour y laisser apparaitre un crucifix penché ou la reproduction géante d’un visage de Christ en croix sur des toiles de scène plus ou moins déroulées.

C’est la première version en 7 tableaux qui est jouée et l’Orchestre du Staatsoper sait rendre hommage à sa brillante violence. Les cordes surtout sont parfaites, denses et souples, jusque dans les pizzicati d’un angoissant unisson pendant la scène du couronnement. La direction de Sebastian Weigle est efficace et propre, notamment dans les ensembles très bien réglés.

Le protagoniste de cette œuvre, c’est d’abord son chœur pléthorique. Ne parlant nous-mêmes pas russe, nous ne saurions juger de la qualité de leur prononciation, mais il nous a tout de même semblé entendre distinctement de nombreuses consonnes bien découpées, au lieu de la bouillie chuintante servie trop souvent, y compris par des chœurs d’autres grands opéras internationaux en dehors de Russie. Qualité supérieure, les contrastes entre les différents chœurs (peuple, boyards, pèlerins) sont parfaitement audibles, si bien que les dialogues entre ces masses ou les interventions isolées d’un de ses membres sont limpides. Cela facilite grandement l’émotion, tout comme la compréhension des forces en puissance et de leurs motivations.


© Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Drame politique et social, Boris Godounov contient une multitude de rôles secondaires dont dépend l’animation de plusieurs scènes. Tous sont très investis et certains émergent particulièrement. Si le Nikitich d’Evgeny Solodovnikov peine à se faire entendre, on remarque notamment : le Mitioukha de Marcus Pelz, agitateur de foule très saillant ; l’excellent et théâtral Varlaam d’Ilja Kazakov dont la chanson fut un des grands moments de la soirée, tout comme sa lecture laborieuse de la lettre, même si sa santé vocale éclatante fait totalement oublier que le personnage est censé avoir la cinquantaine ; l’aubergiste de Stephanie Maitland est un mezzo moiré et profond, à la voix parfaitement projetée, qui ferait sans doute une très digne Marfa ; le Chouïski de Thomas Ebenstein était habile à signaler sa fourberie par un timbre volontairement aigre contenu dans un chant policé, tout comme le fou innocent d’Andrea Giovannini s’autorisant davantage de légères dissonances avec une égale justesse ; on citera enfin le Chtchelkalov très intéressant de Sergey Kaydalov

Vitalij Kowaljow semblait d’abord plus sage que sentencieux en Pimène, mais son retour dans la dernière scène le montre bien plus solaire ; la voix très claire et le jeu très fébrile de Dmitry Golovnine conviennent parfaitement à Grigory, sa façon de jouer en silence l’inquiétude avant la fuite est également très convaincante. Enfin Alexander Tsymbalyuk a d’abord déçu pendant la scène du couronnement, mais avouons que rares sont les basses capables de transpercer le mur sonore spectaculaire érigé par Moussorgski pour cette scène. Heureusement, les autres scènes le trouvent fin diseur, surtout sa dernière prière et ses hallucinations bien sûr. Le timbre est splendide et l’acteur très racé, presque trop élégant, voire séduisant, pour vraiment répugner. Son Boris penche davantage vers l’anti-héros, père aimant pétri de regrets appelant une forme de sympathie, que vers le méchant tsar infanticide et autoritaire, deux facettes qui coexistent dans le livret.

 

 

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