En français dans le texte ?

Carmen - Nuremberg

Par Thierry Verger | mer 25 Avril 2018 | Imprimer

Peut-on valablement chanter un opéra français sans bien prononcer le français ? Est-il judicieux, de choisir la version de 1875 de Carmen (avec les dialogues parlés) quand justement les dialogues parlés sont quasiment tous incompréhensibles, par la faute de chanteurs n’ayant visiblement que peu de notions de la diction du français parlé (pour le français chanté, on a appris à être indulgent !) ? Voilà deux questions liées que nous nous sommes immanquablement posées l’autre soir à la sortie de cette Carmen nurembourgeoise.

Et dont les réponses sont  bien évidemment dans les questions. Non, tout cela, décidément, n’est pas très raisonnable ! Parce qu’on attend tout d’abord un minimum de respect pour l’œuvre (on ne parlera pas de respect pour les – rares – spectateurs francophones ce soir là) : on attend qu’on ne l’enlaidisse pas, qu’on ne la bouscule pas, qu’on ne la malmène pas en écorchant tous les dialogues qui du coup ne trouvent plus de sens (on s’est surpris à plusieurs reprises à lire les surtitres en allemand pour reconstituer le sens d’une réplique!) Et puis, comment adhérer à ce qu’on ne comprend pas ? Comment suivre le fil du drame qui se noue quand aucune connexion ne se fait entre les protagonistes. On a en réalité sur scène des acteurs qui récitent leurs textes, sans de toute évidence le comprendre, ne pouvant de ce fait entraîner le spectateur, ni le captiver véritablement.

On pensait révolu ce temps où la diction était secondaire, où la compréhension du texte par le spectateur passait au second rang : on se rappelle avec un brin de nostalgie l’enregistrement des Puritains de 1979 (Muti-Caballé-Kraus) dont d’aucuns ont pu dire avec beaucoup de respect et un peu de malice au sujet de l’Elvira de Caballé que celle-ci ne chantait que les voyelles....le reste ne l’intéressant pas. Ce temps n’est plus, on ne peut plus accepter aujourd’hui de tordre le cou de la sorte au texte de Meilhac et Halévy ou à n'importe quel texte d'ailleurs.


© Jutta Missbach

Voilà donc le reproche principal que l’on fera à cette production, reprise de la version bordelaise de 2010 qu’avait proposée Laurent Laffargue, et qui avait déjà été déjà chroniquée dans ces colonnes. La mise en scène en elle-même a plutôt bien vieilli. L’action transposée au Mexique y a même gagné une certaine actualité (les contrebandiers, au III, font passer de la « poudre » dans des ours en peluche) avec une frontière figurée par un grillage courant sur la scène et qui nous renvoie inévitablement vers le fameux mur de Donald T. ! La direction d’acteurs en revanche nous a paru bien poussive, voire fatiguée.
Il a manqué de l’allant, surtout au I avec des enfants pas vraiment espiègles, un Don José d’un lymphatisme exaspérant (que diable Carmen peut-elle lui trouver de séduisant ?), au II des danses trop appliquées pour être sensuelles.

Quant au IV, censé nous tirer les larmes par la tragique spirale de violence, il nous propose dans sa conclusion deux personnages qui se font face sans jamais se toucher, sans même se rapprocher l’un de l’autre, Don José gardant, couard jusqu’au bout, ses distances en tuant Carmen de trois coups de pistolets… dans le dos,
Bref, on n’est pas du tout sûr que Laurent Laffargue y aurait retrouvé les siens.

Reste l’essentiel tout de même c’est à dire le chant. Le José de David Yim dont nous n’avons guère prisé le jeu de scène, ne nous aura malheureusement pas davantage convaincu par son chant. Outre qu’il demeure du début à la fin incompréhensible, il n’aura pas su être à la hauteur des exigences du rôle. Son duo avec Micaëla le voit encore trop appliqué et la voix est sans cesse monocolore. Il termine  ce duo sur deux notes en voix de tête du plus mauvais effet. « La fleur que tu m’avais jetée » que nous appréhendions a plutôt été correctement traité, même si c’est avec davantage d’application que d’implication. A la décharge du Sud-Coréen, on dira que José semble être son seul rôle francophone.

Irina Maltseva (Mercedes ) et Isabel Blechschmidt (Frasquita)  tiennent bien leurs rôles secondaires. Elles jouent juste, accèdent sans failles aux passages périlleux et nous offrent notamment un très joli trio des cartes. L’Escamillo d' Antonio Yang est vaillant, c’est ce qu’on attend de lui. Il y a de la présence, de la hargne, une voix bien timbrée, puissante, chaude et féline quand il le faut. Dommage que dans son «Toréador» les notes graves ne soient pas toujours justes. La Micaëla de Margarita Vilsone campe bien la jeune fille amoureuse, puis éplorée et impuissante à faire revenir José dans le droit chemin. Son air du III est remarquable de justesse et de nuances. C’est une voix encore jeune qui devrait s’épanouir si le parcours suivi est prudent. Carmen enfin. Roswitha Christina Müller est une bohémienne mûre, aguicheuse, sensuelle, tout l’inverse justement de son José. Elle possède un mezzo ample, chaud, généreux, souple aussi. On comprendra mal du coup sa retenue dans la Habanera, comme si elle voulait se ménager pour la suite. Elle n’a pourtant donné aucun signe de faiblesse et même si son français n’est pas impeccable, il est sans comparaison avec celui des autres protagonistes.

Nous sommes toujours sous le charme des cordes de l’orchestre de la Staatsphilharmonie de Nuremberg, et elles nous ont fait frissonner. De superbes legati, une aisance qui s’entend. Ce ne fut pas le cas des vents : une clarinette bien vilaine parfois, un cor anglais faux dans l’introduction de l’air de José au II (c’est tout de même bien ennuyeux) et dans l’ensemble un orchestre sous la direction ce soir-là de son Kapellmeister en second, Volker Hiemeyer, sans grande homogénéité ni suivi dans les tempi. Jouer très vite une ouverture ne suffit pas à poser un orchestre. On attend certainement davantage d’homogénéité et une lecture plus nuancée d’une partition immortelle.

 

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