Les flamboiements du baroque latino-américain

Carmina latina

Par Yvan Beuvard | dim 07 Janvier 2018 | Imprimer

Les musiques baroques, essentiellement vocales, de l’Amérique latine sortent progressivement de l’ombre. C’est au Festival de Wallonie 2012 que Leonardo García Alarcón produisit pour la première fois un programme intitulé « Carmina latina », enregistré par Ricercar. Revisitée à la faveur d’une grande tournée en Amérique latine, cette production – où cinq pièces se substituent à une messe de Cererols - est offerte à Dijon, après Paris (Gaveau) Ambronay et Versailles. La familiarité de chacun des interprètes à ces œuvres leur permet d’atteindre une plénitude et une liberté rares.

Même familière, l’entrée des musiciens par la salle avec la musique processionnelle de Hanacpachap, produit toujours un effet de surprise et d’émerveillement. La soliste du chœur, au chant d’une grande pureté, avec un remarquable soutien de la ligne, conduit à s’interroger : Mariana Florès serait-elle absente et remplacée ? L’ample Salve regina, de Victoria, en apporte le bienvenu démenti. Si son timbre, sa virtuosité et sa projection sont singuliers, la qualité de ses partenaires et amis, leur engagement aussi, ne sont pas moindres.  La rondeur des voix d'hommes répond à la clarté d'émission des femmes et des deux contre-ténors. Les ondulations d'une polyphonie chaleureuse, colorée, soutenue par des instrumentistes aussi virtuoses que discrets, donnent à cette musique un souffle, une liberté rares. La souplesse de jeu, les diminutions virtuoses de la flûte, surprenantes dans ce répertoire, qui participent à la théâtralisation de la vie religieuse, sont d’une séduction extraordinaire. Pièces liturgiques et plus profanes de compositeurs mexicains, argentins, péruviens, espagnols se suivent sans qu’il soit toujours possible d’en augurer la destination, particulièrement lorsque le texte en est inconnu. Le caractère joyeux, enjoué, rythmé et coloré de nombreux morceaux entraîne plus particulièrement l’adhésion d’un public conquis.

La joie communicative de A Belem [à Bethléem], très enlevé, faisant la part belle à chacun des cinq solistes, précède la berceuse Desvelado dueño mio [Mon maître, tu ne dors pas], au chant duquel participe le chef. Premier chantre de la Capella mediterranea,  Leonardo Garcia Alarcon nous offre une direction, claire, élégante, sobre et efficace, occasion pour chacun de s’épanouir dans ces polyphonies vigoureuses, transparentes et colorées. Il prend le parti d’enchaîner par blocs ces pièces variées, la guitare baroque improvisant remarquablement les liaisons, prolongeant l’attente et soutenant l’attention. Pas moins de onze pièces vont ainsi se succéder, interrompues par une brève intervention orale où il va exprimer son bonheur d'inaugurer la résidence de son ensemble à Dijon, mais aussi éclairer le contexte de création de ces oeuvres, mettant l'accent sur leur caractère original et novateur.

Toute la culture ibérique et latino-américaine est là. La Bomba [la pompe], de Matteo Flecha l’ancien, un classique de ce répertoire, est un régal dans la version qui nous en est offerte. L’articulation enflamme le rythme, la narration est vécue magnifiquement. Les chanteurs prennent un plaisir évident, partagé par le public. Pour conclure, de Diego José de Salazar, Salga el torillo [qu'il sorte, le taureau], qui prolonge la fête religieuse, fait la part belle à chacun des solistes comme au chœur. La vivacité, la nervosité gagnent au point qu’un chanteur va mimer le matador de façon très réaliste, sa veste en guise de muleta. Alfonsina y el mar, la belle chanson d’Ariel Ramirez (auteur de la Missa Criolla), magnifiée par Mariana Florès accompagnée au théorbe sera le dernier cadeau fait à un public enthousiaste. Nous écoutions ici même, il y a deux mois, un programme voisin, qui avait en commun trois de ses pièces. La qualité en était indéniable, le recueillement des pièces religieuses particulièrement, mais la langue, l’exubérance, la fièvre, la couleur que trouvent les musiciens d’origine ibérique ou latino-américaine sont insurpassables. Non seulement les noms de chacun des premiers solistes mériteraient d'être cités, mais aussi ceux de chacun des artistes du Choeur de chambre de Namur, solistes eux aussi, sans oublier les instrumentistes, Quito Gato (théorbe, guitare baroque, percussions), Rodrigo Calveyra (flûte et cornet) tout particulièrement. 

 

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