Art Déco, art mineur

Castor et Pollux - Paris (TCE)

Par Laurent Bury | mer 15 Octobre 2014 | Imprimer

C’est presque un gag : en entrant dans la salle, les spectateurs découvrent d’emblée le décor dans lequel va se dérouler tout ce Castor et Pollux, décor qui emprunte ses éléments à plusieurs espaces du Théâtre des Champs-Elysées : les fresques de Bourdelle, les colonnes dorées sans chapiteau et même le lustre de la salle qui servira de « gloire » par où descendra Jupiter. Rameau sera donc ici revu à travers le prisme proto-Art Déco de l’édifice d’Auguste Perret. Cette Grèce années 20 se regarde avec plaisir, les costumes sont dans l’ensemble seyants, parfois un peu moins pour les choristes ; avec ses cheveux gominés et ses yeux charbonneux, Phœbé a même un petit air d’Yvonne George ou de Musidora. Pourtant, ce côté Art Déco est surtout décoratif, et il s’y ajoute quelques références à d’autres univers esthétiques (Mercure semble sorti d’une toile de Burne-Jones, les furies renvoient à Bérain, les cornes des démons plutôt à Astérix). Dans le programme de salle, Christian Schiaretti livre les réflexions que l’œuvre a suscitées chez lui, mais il n’est pas certain qu’elles se traduisent par une action scénique propre à convaincre et à émouvoir. Le rituel, la sacralisation qu’il invoque débouchent sur un spectacle assez statique où les motivations des personnages restent opaques, et où la vision naïve des enfers prête plutôt à sourire. La mise en scène est un art mineur, affirme Christian Schiaretti, et l’on partage cet avis lorsque, contrairement à une production comme celle de Barrie Kosky vue récemment à Dijon et reprise dès ce soir à Lille, elle se borne à offrir une suite de jolies images. La vie ne vient véritablement qu’avec les dix danseurs et, à chacune de leurs interventions, la chorégraphie d’Andonis Foniadakis tire la soirée de sa torpeur. Revers de la médaille : affranchie de tout lien avec le ballet baroque ou classique, cette danse ne se transforme pas lorsqu’apparaissent les Furies, dont les mouvements ne diffèrent guère de ceux des Spartiates, des Plaisirs ou des Ombres heureuses.

Les maîtres d’œuvre de ce spectacle déclarent avoir voulu donner toute sa place au texte : c’est une intention ô combien louable, s’agissant d’une tragédie lyrique, mais encore eût-il fallu que tous les interprètes soient en mesure de la concrétiser. La tâche s’avère d’autant plus délicate que la distribution mêle des artistes d’orientations diverses. La clarté de la diction n’est décidément pas le point fort de Michèle Losier dont la Phœbé est trop souvent inintelligible et dont les intonations évoquent plutôt le mélodrame du XIXe siècle. On se demande à l’inverse à quoi peut ressembler, dans le répertoire romantique, la voix certes très à l’aise dans l’aigu mais parfois extrêmement légère de John Tessier ; seuls quelques e muets changés en é et u devenus ou nous rappellent que ce ténor canadien est plus anglophone que francophone. Aussi gracieuse dans son jeu que dans son chant, Omo Bello est une bien belle Télaïre, à qui la version de 1754 offre heureusement un air supplémentaire avant « Tristes apprêts » ; dommage que la partition – ou la direction, on le verra – ne lui donne pas davantage l’occasion de s’exprimer. Edwin Crossley-Mercer tire le meilleur parti possible du personnage ingrat de Pollux, presque aussi sacrifié dans la partition que dans l’intrigue même. Jean Teitgen et Marc Labonnette, ses collègues clef de fa ne sont pas en reste, malgré la brièveté de leurs rôles. Reinoud Van Mechelen est déconcertant d’aisance dans l’air le plus virtuose de toute l’œuvre, « Eclatez, fières trompettes », chanté devant le rideau baissé, et Hasnaa Bennani est une vivante leçon de style, Ombre heureuse contrainte à des prodiges d’articulation tant son air est pris à toute allure. S’appuyant sur un constat bien simple – la durée d’une bougie allumée –, Hervé Niquet a opté pour une battue particulièrement allègre, avec des résultats souvent heureux (l’ouverture acquiert ici un dynamisme rare), mais parfois regrettables lorsqu’ils privent les plus beaux airs de leur respiration naturelle : « Tristes apprêts » ou « Séjour de l’éternelle paix » sont un rien trop rapides pour toucher l’auditeur autant qu’ils le pourraient. L’orchestre ne trouve peut-être pas dans le Théâtre des Champs-Elysées le meilleur écrin acoustique possible pour ce type de musique, mais le Chœur du Concert Spirituel semble redoubler d’éloquence et de précision, comme s’il voulait compenser le rôle décoratif qui lui est imposé par la mise en scène.

 

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