Avec cette radieuse partition, qui marque l’apogée de sa période heureuse – précédant les premières atteintes de la maladie mentale –, Schumann connut l’un de ses plus grands succès publics. Synthétisant l’expérience accumulée au fil des lieder et symphonies, exigeant d’importants ensembles ainsi qu’au moins six solistes, Le Paradis et la Péri (1843) peut être considéré comme le pendant profane et « féminin » des mâles oratorios (contemporains) de Mendelssohn – qui ne lui ménagea pas son admiration. Et si l’œuvre est destinée au concert, elle n’en constitue pas moins, avec ses trois parties contrastées, son surabondant flot mélodique et son caractère pictural accusé, la plus séduisante tentative de Schumann dans le genre opératique.
Son atmosphère mystique et orientalisante avait tout pour séduire le sorcier Jordi Savall, dont les excursions dans le répertoire romantique, devenues plus fréquentes, restent toujours finement ciblées (son premier enregistrement schumannien était consacré à la méconnue Symphonie en sol mineur). Qu’on en juge par le sujet de l’oeuvre, tiré du poème Lalla Rookh de l’Irlandais Thomas Moore (qui inspirera aussi un opéra à Félicien David) : pour entrer au paradis, la Péri – une sorte de fée – doit offrir au ciel un cadeau particulièrement agréable. En quête de ce don, elle parcourt l’Inde, l’Égypte et la Syrie ; mais ses premières offrandes (le sang d’un guerrier mort au combat, les derniers soupirs d’amants frappés par la peste) ne sont pas agréés. Ce seront finalement les pleurs d’un criminel repenti qui lui ouvriront les portes célestes…
Ce qui frappe d’abord dans cette nouvelle intégrale (la treizième), c’est la splendeur du chœur et de l’orchestre. Plus encore que par la beauté des sonorités (violoncelles et clarinettes, notamment), on est conquis par la variété des inflexions, de l’agogique que Savall imprime aux pages descriptives. Très sollicité, coloré tout en restant lisible, jamais impersonnel, le chœur convainc autant dans les grandes arches des premier et troisième finales que lorsqu’il se fragmente en divers pupitres (merveilleux chant des houris) ou se réduit soudain au quatuor a cappella. L’orchestre réussit de souples transitions (entre le scherzo des génies du Nil et l’arrivée au pays de la peste), et sait suppléer à l’absence de décors par l’expressivité superlative de ses cordes (le vol de la Péri vers l’Inde ; la descente vers Baalbeck). Bizarrement, Savall semble pourtant se raidir dans les morceaux qui tiennent davantage du lied, comme dans la romance initiale, qui servira de leitmotiv à l’héroïne, ou dans la berceuse qui clôt la seconde partie. On pourra aussi discuter le tempo quasi brucknérien adopté pour flatter les sublimes harmonies du numéro 25 (la fameuse larme)…
La distribution soliste est homogène mais reste en retrait, surtout du côté des dames. Plus mezzo qu’alto, Marianne Beate Kielland chante avec beaucoup de musicalité mais ne peut faire oublier l’autorité d’une Brigitte Fassbaender dans le rôle de l’Ange. À l’inverse d’illustres devancières (Margaret Price, Edda Moser), Lina Johnson campe une Péri juvénile, à la voix mince (celle de l’autre soprano, Johanna Rosa Falkinger, l’est plus encore), qui a besoin d’être emportée par l’orchestre pour communiquer la fébrilité habitant le personnage : à ce titre, ce sont les passages fiévreux qu’elle réussit le mieux, comme sa seconde aria (« Wo find’ ich sie ? » ) ou le rondo ultime, au terme duquel elle délivre un lumineux contre-ut. Des deux ténors, c’est le second, Ferran Mitjans, qui possède le plus beau timbre, corsé et viril, tandis que le disert Kieran Carrel semble parfois trop tenté de jouer les évangélistes. Quant au baryton Manuel Walser, si son émission est un peu cotonneuse, il pare sa sicilienne d’une poignante émotion.
En somme une lecture très attachante, supérieure à celles d’Harnoncourt et de Rattle (pour nous en tenir aux chefs « historiquement informés »), mais qui cède le pas à notre tiercé gagnant : Giulini (dal vivo, 1974), Armin Jordan (1988) et Gardiner (1997). Notons que le copieux livret en six langues et quadrichromie (comme toujours chez Aliavox) constitue un attrait non négligeable.

