Après des Deuxième et Troisième Symphonies marquées par des bonheurs divers, où Semyon Bychkov avait tendance à trop triturer le texte mahlérien, les planètes semblent enfin s’aligner parfaitement pour l’intégrale du chef russo-américain, qui signe une Huitième de haute volée.
Le célèbre critique américain Dave Hurwitz (on vous recommande chaudement ses vidéos sur YouTube) a comparé le rôle du chef d’orchestre dans la Symphonie des Mille à celui d’un agent de police chargé de la circulation : il suffit de gérer les flux. Très différente en cela des autres œuvres de Mahler, qui font toutes appel à la subjectivité de l’interprète, la Huitième se veut tout entière une célébration du monde existant et de la vie. Elle se situe donc du côté de l’objectivité. Bychkov l’a bien compris, et il se garde de sursolliciter le texte. Il laisse parler la musique, dont l’éloquence emporte tout sur son passage.
C’est particulièrement vrai dans le « Veni Creator », que Mahler comparaît à des astres tournoyant dans le ciel. En invoquant le Saint-Esprit et son pouvoir démiurgique, et en suivant strictement les formes musicales les plus éprouvées (forme-sonate et fugue), le compositeur s’agenouille devant le réel et l’histoire du monde. Il s’agit de laisser tomber ses conflits intérieurs (qui avaient si bien été traités dans la Septième Symphonie) et de se laisser emporter par la houle du monde. Bychkov fait rugir son Orchestre philharmonique tchèque, qui sonne plein et franc. Les chœurs philharmoniques de Prague et de Brno sont homogènes, enthousiastes et justes. Les preneurs de son réussissent l’exploit de contourner tous les pièges de l’acoustique du Rudolfinum pour nous livrer un enregistrement tout en rondeur et générosité. Les solistes sont engagés, sans qu’aucun d’entre eux ne cherche à tirer la couverture vers lui. C’est important dans une pièce où doit régner l’esprit de la musique sacrée. Les 25 minutes s’écoutent dans un ravissement constant, et la péroraison finale laisse l’auditeur aussi sonné qu’heureux.
La seconde partie de la Symphonie pose d’autres défis, notamment celui de parvenir à animer les dix premières minutes et leurs répétitions lancinantes. Bychkov y parvient en faisant appel à son habituel point fort : l’art du détail. Toutes les couches sonores de l’orchestre sont exposées l’une après l’autre, et les bois du Philharmonique tchèque sont à la hauteur de leur réputation, même s’ils ont perdu une part de leur spécificité et sonnent d’une manière pas très différente de celle de leurs collègues de Vienne ou de Berlin.
Arrivent les différents solos vocaux, et c’est un festival de beauté : Adam Plachetka et David Steffens rivalisent de somptuosité, David Butt Philip ne fait qu’une bouchée de ses aigus, si exposés, et les dames n’appellent que des éloges. Le flot des chœurs s’écoule avec un naturel confondant. Manœuvrant discrètement tout cela, Bychkov soigne les équilibres, garde un tempo régulier, fait sonner son orchestre avec ampleur. Il conduit son monde avec méthode vers l’apothéose du « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis », exultation véritablement orgasmique.
C’est donc la symphonie de Mahler la plus vocale qui aura réussi le mieux au chef. Sans doute faut-il y voir un présage heureux pour son mandat à la tête de l’Opéra de Paris.

