Actualité du chant rossinien, tout azimut…

Ermione

Par Philippe Ponthir | mar 07 Septembre 2010 | Imprimer

Notre rentrée de chroniqueur coïncide avec une intéressante publication de la farouche Ermione de Rossini. Echo d’un concert de mars 2009, donné au Royal Festival Hall, cet enregistrement définit la volonté de la firme londonienne de poursuivre son exploration rossinienne1 dans la veine serio et plus spécialement, en son époque napolitaine qui vit la création par la mythique Isabella Colbran, des plus beaux fleurons pour soprano dramatique d’agilité. Nous avions évoqué les difficultés de monter Ermione, partition monstrueuse s’il en est, au moment de relater la reprise rarissime (cela n’était pas le fruit du hasard) à Pesaro en 20082. Malgré un travail enthousiaste, Opera Rara se trouve également confronté à certaines limites, liées à la réalité du chant rossinien dans toute son actualité.

 

En tant qu’auditeur, nous ne pouvons parler d’enthousiasme, en regard des exigences voulues par le compositeur. Néanmoins, un immense respect est ressenti devant une intégrale homogène, intègre, reflétant enfin dans de bonnes conditions de prise de son, l’œuvre dramatique du Pesarese, la plus aboutie en son équilibre vocal et théâtral.

 

Le premier élément à saluer se définit par le travail de David Parry. Patiemment, le chef, à force de fréquentation acharnée, a opéré d’immenses progrès. Nous avons apprécié l’équilibre entre le soutien à ses solistes et la conscience des nécessités du moment. Le Geoffrey Mitchell Choir est superlatif et joue son rôle de protagoniste dans cette œuvre atypique. Le bonheur est également au rendez-vous en retrouvant le London Philharmonic Orchestra. A la tête de ces deux phalanges, David Parry, s’il ne convainc pas toujours, a le mérite de proposer une architecture narrative. On pourra pinailler sur quelques tempi voire une épisodique emphase en lieu et place d’un véritable pathos. Mais, Parry nous raconte à tout moment une histoire crédible, cela dès la superbe ouverture où se mêlent novatrices interventions des Troyens et thématiques instrumentales. Il y a une cohésion dans ses choix et il mène l’œuvre à bon port, sans temps faibles, malgré les quelques pages moins inspirées du compositeur. On salue sa faculté à convier une affiche cohérente qui au-delà de quelques faiblesses individuelles, finit par emporter une adhésion et ce respect devant une vision sincère de cette œuvre ambitieuse. Maintenant, Parry ne sera jamais Chailly, Abbado et encore moins Zedda, et il semblerait que l’étincelle divine distinguant un bon spectacle d’une soirée magique ou historique, soit également en train de s’éteindre du côté de la forge des Maestri.

 

Les confidentes Cleone (Rebecca Bottone) et Cefisa (Victoria Simmonds) ne sont que satisfactions. Elles existent en quelques phrases et en leur différenciation. On pardonne au Fenicio râpé et râpeux de Graeme Broadbent, même s’il nous semble qu’un rien de noblesse paternaliste n’aurait guère été difficile à dénicher sur les terres de la perfide Albion, pourtant réputée généreuse en voix de basse.

Loic Félix (Attalo) retrouve l’écurie Rara3, une nouvelle fois, le jeune ténor expose de beaux moyens, intelligemment conduits. Il semble évident qu’Opera Rara peut désormais confier  à son poulain des emplois plus ambitieux. Le Pilade de Bulent Bezduz appelle les mêmes compliments dans un second ténor ingrat et ardu dont Rossini avait le secret. Première incursion chez Opera Rara à notre connaissance et pleine réussite pour le jeune ténor turc, assez éloigné de ses terres lyriques d’élection. Bezduz est une belle surprise dans le panache et le brillant de ses trop brèves interventions.

Patricia Bardon retrouvait Andromaca à l’occasion de ce concert4. La voix reste conséquente, un rien plus à la peine dans une tierce aigüe où elle s’entête inutilement comme en témoigne le superbe «Mia delizia, un solo istante». Même si on ne peut l’étiqueter rossinienne, dans sa globalité, Bardon n’a pas à rougir de sa prestation. Qui actuellement serait en mesure de surenchérir5 ? Il y a un timbre émouvant, un certain phrasé, une audace frisant parfois l’inconscience, on pardonne quelques aigus proches de la déchirure pour admirer l’aplomb. La psychologie de la Princesse nous paraît plus prosaïque. Bardon ne possède ni noblesse blessée, ni angoisse maternelle. Pour l’auditeur lambda, il sera bien ardu d’accéder à une personnification.

Colin Lee est la réelle bonne surprise de cette captation. Artiste discret, il confirme les énormes progrès des dernières saisons6 culminant avec une forte impression à Paris. Face au fantôme fantasmé de Rockwell Blake, Lee ne forçant jamais ses moyens, offre dès l’impossible « Reggia abborrita », la prestation vocale et psychologique la plus aboutie. Au-delà du fait que son Oreste signe sa meilleure prestation au sein sa discographie Rara (près de dix publications), il lui ouvrira bien des portes vers un avenir de plus en plus médiatisé. Lee démontre ses aptitudes par ses moyens et son école mais aussi, s’il en était besoin, que Rossini requiert un don naturel particulier et un polissage de ces moyens au contact d’une fréquentation régulière. Lee est ici simplement émouvant dans l’adéquation d’une voix dont il a calmé le vibrato, mais surtout, dans l’évidence d’un personnage incarnant le Destin défini par la mythologie grecque dans ce qu’il a de plus cruel et de psychotique. La liste des Kunde, Brownlee, Florez, Siragusa s’allonge pour notre plus grande joie.

Paul Nilon est une heureuse surprise même si nous observons un Idomeneo surdimensionné plus qu’un véritable Baryténor dont l’extinction coïncide au moins à celle du dodo sur l’île Maurice ! D’une grande probité vocale, le ténor étonne plus d’une fois devant la franchise avec laquelle il affronte les écueils de sa partie notamment l’olympique « Balena in man del figlio ». On salue une voix d’une belle virilité, notamment dans le médium requis. A l’autre extrémité, tout en réalisant à quel point le Titan Merritt a, à jamais, marqué de son sceau, ce rôle inchantable qu’il ornait d’inaccessibles extrapolations, Nilon ne se contente pas de donner toutes les notes écrites par Rossini, mais il les chante ! Ce qui en notre époque est suffisamment rare pour être souligné. Plus imprécise, encore une fois, nous apparaît sa figure royale. Cela est dû peut-être au concert ? Ni tyran grisé par son propre pouvoir, pêchant par orgueil et donc devant être puni d’après les antiques croyances, ni manipulateur comme pouvait l’être si génialement un Kunde d’une grande finesse scénique, Nilon n’a pas l’occasion de déployer les ailes de son personnage de premier plan. Il n’en demeure pas moins une belle prestation musicale dans un rôle impossible à distribuer.

La belle Carmen Giannattasio semble porter bien des espoirs7. Son Elena et sa Parisina nous avaient partiellement convaincu, surtout au niveau de l’adéquation devant des rôles si exigeants. La jeune soprano en était réduite à quelques expédients regrettables au niveau de la netteté d’une virtuosité plus téméraire qu’aboutie et d’une émission trafiquée voulant nous faire prendre un beau lirico pour une dramatique d’agilité. Même si la flamboyante Carmen, se présente en bonne forme (la justesse a opéré de grands progrès), on se pose encore la question suivante : On ne dénie pas le droit à cette jeune artiste d’aborder le Bel Canto romantique, mais pourquoi diable l’aborder par l’oméga de la chose ? Nous savons la rareté des natures et des moyens sur le marché à même d’aborder ces pages, encore plus les artistes ayant le courage d’investir plusieurs mois de leur vie pour un unique concert au lieu de rempiler pour une énième série lucrative de Fille du Régiment, mais, il nous semble que la formation d’une belcantiste doit – patiemment – se construire sur un long terme et dans une progression de la difficulté abordée. Dans cette Ermione, on se dit que Giannattasioest une sacrée nature, dotée de réels moyens, mais qu’à force de fréquenter de tels poids lourds (elle semble vouloir orienter sa carrière scénique d’un répertoire naturellement lyrique vers des emplois plus larges du romantisme italien), elle ne fait au mieux, qu’ancrer de gros défauts (la disparité des registres est de plus en plus flagrante) et au pire, risque d’endommager un matériau non seulement beau mais aussi très personnel. L’entrée du « Non proseguir ! Comprendo ! » est de triste augure, rappelant les expédients inexcusables d’une Montsie aux abois, pourtant très vite, la soprano progresse, on pardonne quelques effets outranciers dans les récitatifs, hors propos, une colorature que seules une Anderson ou une Miricioiu ont maîtrisé dans le serio rossinien récent, pour se laisser guider par de réels moments de bonheur (l’implication dans les ensembles est remarquable) et sa grande scène « Essa corre al trionfo ! » finit par emporter l’adhésion. Enfin, Ermione lui inspire une héroïne carnée, passant sans aucun problème le canal du disque. On attend désormais son Imogene pour nous convaincre de sa fibre bellinienne.

 

In fine, une intégrale dans le haut du panier d’Opera Rara, que nous recommandons chaleureusement et qui témoigne aussi d’une évolution de la politique de la firme8, dans le souvenir qu’à une certaine époque, Merritt, Blake et Miricioiu fréquentaient les studios londoniens et qu’une fois encore, l’histoire du disque est passée à côté d’une gravure de légende.

 

 

 

 

1 Le catalogue Opera Rara compte déjà Elisabetta, Regina d’Inghilterra, Otello, Ricciardo e Zoraide, La Donna del lago, Zelmira, ainsi que Bianca e Falliero.
3 Cf. l’enregistrement de Vert-Vert
4 Elle était déjà Andromaca lors du concert de 2004 à Londres face à l’autorité stylistique de Nelly Miricioiu.
5 Dans le désert actuel, il n’est pas certain qu’une Barcellona aurait, au disque, produit davantage avec ses désordres vocaux malgré toute la tendresse que nous lui portons scéniquement. Une pensée pour la honte portée par les producteurs dans le désert discographique d’Ewa Podles, ce contralto de légende dont finalement seul le Tancredi aura été gravé. On se posera la question de savoir ce qu’aurait donné Marianna Pizzolato ? Pizzolato fait désormais partie de la famille Opera Rara (un excellent Pierrotto est déjà en boîte pour une Linda di Chamounix à paraître et plus que prometteuse comme en témoigne l’écho du concert londonien). A Pesaro, ce qu’avait proposé la mezzo en termes de chant et de style, au-delà d’un certain deuil de l’envergure dramatique, nous avait réellement touché. Cette limitation dramatique, dans le cadre d’un travail discographique, nous apparaissait moins lourde de conséquences, alors qu’en terme de chant rossinien, une plus value appréciable était à portée de main.
6 Cf. les deux comptes-rendus de la Donna del Lago (distribution A et distribution B)
7 La belle soprano italienne est déjà titulaire chez Opera Rara des intégrales de La Donna del Lago, Parisina d’Este et d’Il Pirata (déjà enregistrée mais à paraître). Il est probable qu’elle reprenne le projet au minimum du contrat de cinq intégrales qui avait, à l’origine, été prévu pour Patrizia Ciofi qui jusqu’à nouvel ordre, n’aura gravé que La Straniera pour la firme londonienne.
8 De toute évidence, la firme semble relativiser depuis quelques saisons la notion de « rareté ». Pour l’amateur, Il Pirata, La Donna del lago, peuvent-ils être considérés comme des raretés au même titre que Margherita d’Anjou ou Sofonisba ? Tout est relatif, me direz-vous. Bien entendu, dans la misère discographique actuelle, tous les opus d’Opera Rara sont les bienvenus, mais on peut regretter que cette évolution de politique, sans doute due à des impératifs de vente (certains titres sont tout de même plus porteurs), intervienne si tardivement, on pense à ce qu’aurait pu graver Merritt, Blake et plus encore, les toutes grandes incarnations donizettiennes et rossiniennes de la Miricioiu (Trilogie Tudor en tête).

 

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