Amours lointaines

Beethoven - Schumann (Dichterliebe Lieder)

Par Catherine Jordy | dim 04 Juillet 2010 | Imprimer
 
 
C’est un bien joli programme que nous propose cette gravure des éditions Saphir : on y retrouve trois œuvres déclinant un même sentiment amoureux frustré liées entre elles par effets de miroir et une parenté de sentiments qui font davantage sens au fur et à mesure des écoutes successives. En effet, Ludwig van Beethoven composait en 1816 An die ferne Geliebte (À la bien-aimée lointaine), l’une des rares incursions dans le genre du lied d’un homme pudique et discret, qui ne s’est guère épanché sur ses déboires amoureux mais dont ce cycle pourrait être le vibrant témoignage d’un écorché vif qui ne se sera épanché dans le domaine du lied qu’à cette occasion. On sait l’admiration que vouait Robert Schumann à Beethoven et l’on perçoit très bien l’hommage rendu au maître dans la Fantasie für Klavier empreinte de citations au cycle précité. Le lien le plus évident est tout simplement le titre de l’ouvrage de Beethoven : la bien-aimée lointaine pour Schumann est Clara qui, au moment de la composition de l’œuvre, est encore pour Schumann un amour impossible. Dans les Dichterliebe (Les Amours du poète), Schumann fait écho à la Fantaisie et célèbre par ailleurs l’amour fou, désespéré, comblé, inquiet ou maudit, à l’image d’ailleurs du destin du musicien. Mariage idéal de trois opus qui sont « quintessentiellement » romantiques.
Pour mener à bien ce projet programmatique qui pourrait ne rester qu’une coquille vide et très intellectuelle, il fallait une entente parfaite entre les interprètes et une plongée dans les paradoxes et les complexités de l’univers romantique. On attend une profondeur de sentiment, une exaltation à la fois exacerbée et contrôlée ainsi qu’une authentique mise à nu. En ce qui concerne la collaboration du ténor Gilles Ragon et de son accompagnateur Jean-Louis Haguenauser, l’harmonieuse concorde qui les unit affleure et impressionne l’auditeur. Gilles Ragon précise sa recherche le livret qui accompagne le CD : « je ne voulais plus d’un accompagnateur, mais rêvais d’un double complémentaire avec lequel mûrir les interprétations ». Le résultat est probant. Jean-Louis Haguenauser est un interprète sensible et pénétrant. Il impressionne autant lorsqu’il interprète la Fantaisie pour piano en solitaire, égrenant des notes qui s’imposent comme une évidence et s’instillent profondément chez l’auditeur, que lorsqu’il accompagne Gilles Ragon, soutenant chaque phrase en la valorisant dans un entrelacement qui force le respect.
Quant à Gilles Ragon, dont le champ de recherches s’élargit sans cesse, la première surprise passée de le voir appréhender un tel programme, alors qu’il est ténor (on a souvent des interprétations de barytons en tête), Français (gare à la diction allemande !) et interprète baroque de formation ; on se surprend à l’écouter avec un intérêt croissant. La prononciation est mieux que correcte et ne froisse pas l’oreille, le timbre est vibrant, tour à tour fébrile, puissant, charmant voire légèrement agaçant et aigre. Une interprétation tout en nuances parfois inattendues qui interpellent un auditeur qui se laisse entraîner dans l’expérience.
Au final, voici une captation d’un récital qu’on se réjouit de pouvoir conserver et réécouter, de loin en loin, en souvenir d’amours pas si distantes…
 
Catherine Jordy
 

 

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