Reflets dans une voix d’or

Angela Gheorghiu, Autograph

Par Christophe Rizoud | mar 28 Avril 2015 | Imprimer

 « Toute ma vie, j’ai été sur scène » raconte Angela Gheorghiu interrogée par le journaliste britannique Jon Tolansky en juillet 2014. L’intégralité de l’interview – en anglais –, entrecoupée d’extraits musicaux, est reproduite sur un des huit CD du coffret proposé par Warner Classics en hommage à la plus glamour des divas. Si diserte soit dans cette interview la soprano roumaine, les sept autres CD sont encore plus éloquents en ce qu’ils brossent, mieux que n’importe quel discours, le portrait vocal de celle qui n’hésite pas à déclarer – toujours à Jon Tolansky –« je n’ai jamais rêvé d’être une artiste. J’étais une artiste ».

Orgueilleuse, Angela Gheorghiu ? Comment ne pas lui concéder une voix d’or, quand bien même l’écoute de ces enregistrements réalisés entre 1995 et 2013 n’empêcherait pas d’être lucide. Tout n’est pas égal, loin de là, dans ces titres à cheval sur trois siècles de répertoire lyrique. Le quatrième volet, intitulé « From baroque to bel canto », est par exemple souvent à côté de la plaque, la technique de la soprano n’ayant que peu à voir avec les règles d’un genre qu’elle ne consent à interpréter que pour mieux se mirer dans les reflets mordorés de son chant. Telle est du moins l’impression que l’on ressent face à l’ornementation sommaire de « Una voce poco fa ». Le manque d’imagination patent de cette Rosina narcissique confirme ce que l’on supposait : l’humour n’est pas la qualité première d’Angela Gheorghiu. Et que dire de ces héroïnes belliniennes – Norma, Elvira… – et donizettiennes – Lucia, Anna Bolena – égarées en leur partition, privées de vocabulaire, douées de la seule beauté d’un timbre qui ne saurait suffire à les animer ! Mais Medea possède une fierté blessée à laquelle il est difficile d'être insensible et « Porgi amor » se déploie, déjà romantique, drapé d’une telle étoffe que l’on s’étonne qu’Angela Gheorghiu n’ait – à notre connaissance – jamais chanté sur scène l’intégralité du rôle de la Comtesse des Nozze di Figaro.

Plus pourtant que ces quelques curiosités, plus que les « femmes fatales » – Carmen parfois inconfortable car trop grave ; Manon belle à se damner si la diction n’était aussi souvent approximative – plus que les « filles » dont la soumission supposée à l’autorité paternelle semble étrangère au tempérament d’Angela Gheorghiu – Gilda minaudière ; Juliette, empêtrée comme Manon dans la prononciation du français ; Charlotte gênée comme Carmen par une tessiture inadaptée à un soprano avant tout lyrique – plus même que Verdi qui pourtant aime l’élan altier de ce chant – Violetta à l’origine de sa carrière internationale ; Leonora, si noble, si racé ; Elisabetta dans un duo électrique avec celui qui fut aussi son partenaire à la ville, Roberto Alagna ; et même Aida langoureuse le temps d’un air du Nil dont seule l’ascension au contre-ut pose problème –, plus que toutes et tous donc, Puccini et ses contemporains mettent en valeur les qualités intrinsèques de la voix : le timbre certes mais surtout la manière dont une technique éprouvée sait transformer ce métal précieux en joyaux.

Puccini, l’homme des « petites femmes » si éloignées de la personnalité d’Angela Gheorghiu ? Pourtant Mimi, moins cousette que bêcheuse, ferait pleurer des pierres. Tosca fait son cinéma. Butterfly est splendide et, à dispenser sans compter les adjectifs les plus élogieux pour qualifier chacune de ces interprétations dites véristes, qu’il s’agisse de Nedda (I Pagliacci), Suzel (L’amico Fritz), Wally et des autres, on arrive à court d‘épithètes pour louanger la plus remarquable de toutes : Magda de La Rondine, dont le « bel sogno di Doretta » posé sur le souffle est une des plus belles choses qu’il nous ait été donné d’entendre.

 

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