Sans déplaisir ni émotion véritable

Anton Schweitzer : Die Auferstehung Christi / Missa brevis / Cantata

Par Yvan Beuvard | mer 11 Août 2021 | Imprimer

Le terreau musical de la Thuringe fut d’une fertilité incroyable durant toute la période baroque. Anton Schweitzer en est une nouvelle illustration. Cadet de trois ans de Haydn, il exercera ses talents principalement à Hildburghausen, Weimar et Gotha (où il travailla avec Wieland). Ce fut un grand voyageur, puisqu’il rejoignit – par nécessité – une compagnie itinérante d’opéra qui se produisit dans toute l’Allemagne du Nord, après que son souverain l’ait envoyé à Bayreuth puis en Italie pour parfaire sa formation. Compositeur de Singspiele et d’opéras, son nom reste attaché à la création du premier opéra allemand – Alkeste – en 1777, dont Mozart fait état dans une lettre à son père, en des termes peu élogieux.

L’enregistrement – une première mondiale – comporte exclusivement des œuvres sacrées : l’oratorio Die Auferstehung Christi (1776), une cantate pour basse « Lobet, ihr Knechte des Herrn » et une messe brève pour chœur et orchestre (1780). L’oratorio illustre un livret du Comte de Saxe-Hildburghausen, l’employeur du musicien.  De Schütz à Mahler, la Résurrection a inspiré des dizaines d'entre eux. Les composantes traditionnelles (récit, accompagnato, arias, chorals et chœurs) sont ici agencées de façon habile, faisant une place à peu près égale à chacun. Des récitatifs rares et brefs, mais des accompagnati développés, quant aux arias, le compositeur confie les plus amples à la soprano. Deux chœurs, celui d’ouverture étant repris au milieu de l’ouvrage, et quatre chorals. L’alleluia initial, animé, puissant, souffre du déséquilibre qui fait la part belle à l’orchestre : réduit au quatuor de solistes, le chœur manque de corps par rapport à une formation où les bois par deux, trois trompettes, trois cors, timbales et orgue s’ajoutent aux cordes. Nous découvrons Mirella Hagen, jeune soprano au timbre frais, à l’émission claire, à la faveur du premier récitatif accompagnato. La musique épouse très fidèlement le texte et son instrumentation porte la marque d’un métier solide. Le choral énoncé ensuite (« Herr Gott, Dich loben wir »), toujours confié aux solistes, confirme le caractère quasi chambriste de cette interprétation. L’aria de basse et l’accompagnato suivant, intensément dramatiques, sont confiés à l’excellent Tobias Berndt, baryton basse, qui s’est fait une belle réputation dans ce répertoire, où de grands chefs l’appellent. Sa seconde intervention (« Der Tod würgst selbst …So wie der Skorpion »), aussi animée, confirme toutes les qualités d’écriture de Schweitzer, comme celles de l’interprète. La soprano chantera deux longues arias et l’arioso final. Les textes, apaisants, lumineux, chargés de confiance et de foi, sont admirablement traduits. Enfin, le ténor, Stephan Scherpe, dont le nom est attaché aux réalisations de Sigiswald Kuijken, nous offre également deux récits et deux airs. On en retiendra « O Tag voll Schrecken, Tag voll Freuden » empreint de cette joie rayonnante, puis « O Heiland, lass’ mich nicht » (avec les bassons) dont la clarté d’émission, les aigus aériens, le soutien et l’expression sont remarquables. Gardons le mot de la fin pour souligner le caractère juvénile de notre soprano, approprié aux passages qui lui sont confiés. Ainsi le « Wie ruhig wird’ ich einst entschlafen », avec un hautbois concertant, dont la ligne ornée est ravissante, aux nombreux changements d’éclairage. La lecture soignée de Gernoth Süssmuth nous laisse quelque peu sur notre faim. Texte et musique appelaient davantage de dramatisme, là où nos interprètes se montrent policés, élégants, alors que le pré-romantisme du Sturm und Drang imprègne l’œuvre autant que le classicisme d’où elle est issue.

Le second CD, réalisé avec des solistes différents, comporte une cantate d’action de grâce pour basse Lobet, ihr Knechte des Herren (Ps. 113) et une messe brève en ut majeur. La première, réduite à un récitatif et air encadrés par le chœur, témoigne des qualités d’écriture, d’orchestration tout particulièrement, mais pourrait avoir été écrite par un Michael Haydn ou un de leurs contemporains demeurés dans l’ombre des « grands ». Oliver Luhn, solide baryton, la sert avec talent. La messe brève, d’où l’opéra n’est jamais très loin, comme il sied à l’époque, est plaisante, avec le jeu des bois du Kyrie – Christe – Kyrie, les cors, flûtes et bassons du Et in terra pax…  tout ça paraît bien joli, prosaïque et un peu désuet. La réalisation, soignée, ne peut changer un métal quelconque en or, même si l’ensemble s’écoute sans déplaisir.

 Ces CD revêtent donc avant tout un intérêt documentaire, en éclairant les pratiques des nombreuses petites cours allemandes de cette seconde moitié du XVIIIe siècle.

La plaquette, en allemand et en anglais, reproduit les textes chantés sans les traduire.

 

 

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