Attention miracle

Strauss

Par Julien Marion | jeu 15 Novembre 2012 | Imprimer
 
On pourrait en citer quelques-unes, des cantatrices en mal de défis qui, croyant bien faire, ou – pire - voulant se donner un genre, ont gravé récemment encore ces Vier letzte Lieder, redoutable testament d’un des plus grands amoureux de la voix féminine que cette terre ait porté. On en connait même qui – horresco referens ! - ont cru bon de les ravaler au rang d’œuvre chic et glamour, léguant ainsi, à grand renfort de réclame, de sublimes contresens. Les Vier letzte Lieder n’ont rien de chic, et encore moins de glamour ; c’est rien moins qu’une œuvre d’adieu au monde, et pas à n’importe quel monde : celui de Mozart, de Schubert, Schumann, Brahms et tant d’autres, dont Strauss s’est voulu l’héritier et le continuateur et à qui il revenait, dans les ruines encore fumantes du Troisième Reich, d’en signer l’acte de décès.
C’est dire si la chanteuse qui interprète la mise en musique de ces quatre poèmes de Hesse et Eichendorff doit, pour reprendre la formulation psychanalytique, savoir d’où elle chante. Il lui faut également posséder la science du mot, être une diseuse. Mais, assurément, cela ne saurait suffire. Il lui faut aussi le format vocal indispensable pouvoir affronter les mélismes de l’écriture straussienne, cette capacité à faire flotter la ligne de chant et à assumer la tessiture tendue, au dessus d’un orchestre où Strauss a mis toute sa science. Une voix trop légère rend les armes dès le deuxième vers de Frühling, un format wagnérien passe à côté de la légèreté de la ligne et de son caractère aérien (cf. l’enregistrement de la générale de la création de l’œuvre par une Flagstad déjà un brin usée).
Après les grandes références du passé (Schwarzkopf, évidemment, avec Szell, Ackermann ou Karajan, moins définitive qu’on veut bien le lire ici ou là, Della Casa, Jurinac, Grümmer, ou, plus près de nous, Janowitz, Norman ou Popp), voici qu’Orfeo publie l’enregistrement des Vier letzte Lieder par la soprano Anne Schwanewilms. En toute discrétion.
Certes, Anne Schwanewilms n’est pas inconnue à l’amateur d’art lyrique, et singulièrement à l’amateur du chant straussien : son incarnation de la Maréchale à Dresde (fort heureusement disponible en DVD) ou, plus récemment, de l’Impératrice à Salzbourg (idem) mais aussi sa Chrysothémis ont été abondamment et légitimement saluées. L’auteur de ces lignes garde un souvenir impérissable et particulièrement ému du choc ressenti face à une Sieglinde de feu, voici quelques années à Berlin, sous la baguette enfiévrée de Daniel Barenboim.
La voir aujourd’hui se mesurer aux Vier letzte Lieder est donc, d’une certaine manière un aboutissement logique. On remarquera pour aussitôt s’en féliciter qu’Anne Schwanewilms a sagement attendu d’être dans son été (plus de 15 saisons à son actif) pour laisser ce témoignage : il lui fallait être prête.
Prête, elle l’est, assurément, et de la plus belle manière qui soit. On est émerveillé et, pourquoi ne pas le dire, bouleversé par ce témoignage. Car voici à l’évidence une diseuse attentive aux mots qu’elle chante (écouter les consonnes, impeccables : c’est le test) qui dispose en outre des exacts moyens vocaux requis par ces œuvres : une voix aux reflets mordorés, chavirants, pourtant pas particulièrement phonogénique mais authentiquement straussienne, en réalité, qui affronte crânement l’écriture à bien des égards redoutables de ces pages. La ligne vocale est tenue, les intervalles souvent périlleux sont négociés avec succès, l’aigu est assuré et radieux. La voix sait en outre s’alléger (Frühling, Beim Schlafengehen, Rosenkavalier), et se fondre dans le murmure lorsque cela est nécessaire (Im Abendrot, Capriccio –écouter l’attaque sur « kannst du mir raten, kannst du mir helfen »). Mais il n’y a dans cette véritable leçon jamais rien de démonstratif ou de clinquant On sent en vérité, tout au long de cet album, une profonde humilité face à la musique interprétée, la probité et l’intégrité que seule procure l’expérience de la scène comme l’expérience de la vie : la marque des plus grands artistes.
Comment s’étonner, dès lors, que chacune des pages qui composent cet album – les Vier letzte Lieder comme les extraits d’Arabella, Capriccio et Rosenkavalier - soit dispensatrice d’une indicible émotion, de celles qui durent et qui hantent bien après l’arrêt de l’audition ? On pourrait à l’envie multiplier les exemples, comme ce « Todt » final de Im Abendrot, soupir exhalé par l’âme qui s’envole
Un miracle ne venant jamais seul, l’orchestre du Gürzenich de Cologne est ici admirablement dirigé par Markus Stenz, et rend superbement justice aux sortilèges orchestraux de Strauss : un régal, qui participe pour beaucoup au choc ressenti à l’écoute de cet album, auquel on retourne, encore et encore, avec une gratitude mêlée de respect.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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