Beethoven à confesse

Beethoven, Le Christ au mont des oliviers - Herreweghe

Par Dominique Joucken | jeu 12 Janvier 2023 | Imprimer

« Un oratorio ? Pas exactement ! Ni dans le plan, ni dans le style de l'ensemble ne se remarque la moindre tendance à produire des sentiments religieux chez l'auditeur. A chaque instant, c'est une pression violente, ce sont des vagues fougueuses et passionnées. » L'Allgemeine musikalische Zeitung du 25 mai 1803 ne fut pas tendre avec l'unique tentative de Beethoven dans le domaine de la musique sacrée non-liturgique. Le compositeur, qui avait écrit l'œuvre en deux semaines, éperonné par une véritable fascination pour la figure du Christ souffrant, semblait y tenir beaucoup : il refusa les multiples suggestions d'amis de réviser la partition, et insista beaucoup pour la faire publier en 1811. Sans doute les critiques de l'époque avaient-ils raison : le ton n'est pas celui qu'on attend dans une œuvre religieuse, mais est-ce vraiment une faiblesse pour nos oreilles contemporaines ? Beethoven a voulu rendre palpable la souffrance d'un homme abandonné de tous, promis au sort le plus atroce, qui manque de flancher avant de finalement accepter le sacrifice demandé. Le parallélisme avec la biographie du compositeur est évident, et c'est sans doute son propre cheminement que Beethoven livre ici. Pour ce faire, il utilise le vocabulaire du romantisme naissant, d'où les « vagues fougueuses » qui indisposèrent tant ses contemporains, mais qui nous le rendent si attachant. On trouvera certes pas mal d'échos du Mozart de la Flûte enchantée ou du Haydn de La Création et des Saisons, mais il s'agit d'une pièce qui regarde plus vers l'avant que vers l'arrière, et les prémonitions de Fidelio, voire de la 9e symphonie sont légion.

Presque aussi rare au disque qu'au concert, l'œuvre a bénéficié de belles gravures sous la baguette de Helmut Rilling, Simon Rattle ou Nikolaus Harnoncourt, mais c'est Kent Nagano qui dominait jusqu'à présent les débats, grâce à un Plácido Domingo halluciné et hallucinant dans le rôle de Jésus. Sans doute conscient de ce voisinage encombrant, Philippe Herreweghe a choisi de s'embarquer dans une voie toute différente avec ses solistes. Son choix de faire endosser la partie de ténor par Sebastian Kohlhepp inscrit d'emblée sa version dans une optique différente de celle de Nagano, qui jouait à fond la carte de l'opéra et des grandes voix. Kohlhepp, malgre son éclat et sa virtuosité, reste résolument un ténor de format baroque, et on l'imagine très bien en Evangeliste chez Bach ou dans un oratorio de Haendel. Il confère à l'œuvre un ton plus solennel qu'à l'accoutumée, sans oublier de nous toucher en gardant un subtil équilibre entre élan et recueillement. Un nouveau nom de ténor à marquer dans la galerie des découvertes du chef gantois. Eleanor Lyons s'inscrit dans la même veine, avec un Ange plus que séraphique, qui évoque très souvent son équivalent chez Haydn. On regrettera cependant quelques aigus un peu acides. Thomas Bauer, dans le rôle de Pierre, prend sur lui toute la dimension opératique de l'oeuvre. Avec un timbre rauque et une voix complètement différente de celle de ses deux collègues, il aboie son rôle avec la faconde et la sournoiserie d'un Pizarro, y prenant autant de plaisir que nous.

Quels que soient les mérites des solistes, et ils sont incontestables, les vraies vedettes de l'enregistrement sont le chef et son chœur attitré. A rebours de ses derniers albums, Bach notamment, et de son inquiétante Missa Solemnis donnée à Bruxelles en décembre, Philippe Herreweghe accepte d'empoigner la musique et de lui conférer une vraie carnation. Plutot que d'alléger les traits jusqu'à leur effacement, il s'emploie à faire sonner de manière très pleine un Orchestre des Champs-Elysées glorieusement charnu, avec une alchimie des timbres qui peut faire pâlir de jalousie toutes les phalanges du circuit international. Le Collegium Vocale, en effectif plutot large, enchante dès sa première intervention « Oh heil euch, ihr Erlösten ». La perfection de la mise en place, la clarté de la diction, l'étagement des différents plans, tout est un modèle du genre. Ce qui fascine aussi dans ce chœur est sa faculté à habiter ce qui n'est parfois qu'un exercice de style. Dans le numéro 8, la gamme descendante sur les mots « Sein wartet das Gericht » (Le jugement l'attend) prend aux tripes, exprimant l'idée d'un enfermement avec une force inouïe, là où les autres ensembles se contentent de ... chanter une gamme. Cette double faculté de rigueur et d'expressivité trouve son couronnement dans une fugue finale à faire se dresser les cheveux sur la tête. Toute l'essence de la composition s'y trouve résumée : une reprise des thèmes traditionnels de la musique sacrée avec l'apport d'une sève toute nouvelle issue du romantisme naissant.

 

 

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