En sa jeunesse Alban

Berg Complete Songs

Par Laurent Bury | mar 07 Janvier 2020 | Imprimer

Comme on peut s’en douter, Alban Berg n’est pas né sériel. Il y eut un Berg avant le Berg de Wozzeck et de Lulu, et le compositeur ne chercha jamais à le nier, puisqu’il présenta au public en 1928 ses Sieben Frühe Lieder dans une version fraîchement orchestrée. Depuis, les plus grandes artistes (le cycle fut créée par une soprano et a surtout été chanté par des voix féminines) en ont laissé des enregistrements mémorables, avec orchestre – Jessye Norman avec Pierre Boulez, par exemple – ou avec piano, certaines s’offrant même le luxe de graver les deux versions : Anne Sofie von Otter l’a fait, avec Claudio Abbado et avec Bengt Forsberg. Ce recueil s’ouvre sur l’admirable « Nacht », et comprendre que Berg ait voulu livrer ces sept mélodies à la postérité. Ecrites entre 1905 pour la plus ancienne (« Im Zimmer ») et 1908 pour les trois plus récentes, ces pages résumaient à ses yeux le meilleur de sa production pré-dodécaphonique, et il n’entendait peut-être pas que l’on s’intéresse davantage à celle-ci. En bonne gardienne du temple, sa veuve s’opposa jusqu’au bout à ce qu’on les étudie.

Il aura donc fallu attendre les années 1980, et notamment le centenaire de la naissance de Berg en 1985, pour que soient éditée une plus large sélection de ces compositions de jeunesse, mais c’est seulement en 2015 que le musicologue Christopher Hailey a publié un troisième volume de Jugendlieder s’ajoutant à ceux des deux premiers tomes. En quantité, ces mélodies écrites entre 1901 et 1908 représentent un volume impressionnant, où beaucoup reste à découvrir.

L’idée de commercialiser une intégrale des Lieder d’Alban Berg se justifie donc amplement, et l’on trouvera, dans le coffret courageusement publié par Brilliant Classics, pas moins de 25 « world premiere recordings », issus du fameux troisième volume dont on vient de parler. Les 74 Jugendlieder occupe deux CD et demi, le reste de la dernière galette étant consacré à des pages bien plus fréquentées (encore que les Vier Lieder de 1910 ne soient pas si souvent donnés).

Dans cette abondante production, on remarque quelques poètes fameux, de Goethe à Rilke en passant par Lenau, Rückert ou Eichendorff. Certaines de ces compositions s’enhardissent jusqu’à un certain flou harmonique - « Aus ‘Pfingsten, ein Gedichtrsreigen », par exemple – mais, dans l’ensemble, leur facture ne révèle pas une personnalité éclatante. Y figurent aussi deux duos, et un mélodrame (pour lequel intervient la comédienne et coach d’allemand Stefanie Köhler).

On remarque que c’est à une équipe italienne que cette entreprise a été confiée, le pianiste Filippo Farinelli se chargeant en outre de rédiger le texte de présentation dans le livret d’accompagnement. Pour Brilliant Classics, il a notamment produit une intégrale des mélodies et de la musique de chambre avec piano d’André Jolivet. La force et le raffinement de son jeu justifient la confiance que lui fait le label.

Les quatre chanteurs réunis pour l’occasion sont italiens, de naissance (la mezzo et le baryton) ou d’adoption (la soprano, coréenne mais citoyenne italienne), ou font une carrière internationale (le ténor, anglais), mais l’allemand leur est suffisamment familier pour qu’ils puissent se mesurer à cet univers germanique.

Le baryton Mauro Borgioni est incontestablement le pilier sur lequel repose avant tout cet enregistrement des Jugendlieder : il se fait entendre dans 44 des 74 plages ! Qu’il se taille la part du lion n’est que justice, car il possède un timbre généreux et une expressivité fort appréciable. On sent parfois, dans les notes les plus graves, qu’il atteint les limites de sa tessiture, mais on ne saurait lui en tenir trop rigueur, tant il se montre inspiré dans ses prestations.

Sa compatriote Elisabetta Lombardi, déjà présente dans l’intégrale des mélodies de Ravel enregistrée avec Filippo Farinelli pour Brilliant Classics en 2015, est elle aussi très sollicitée, mais elle se révèle hélas le maillon faible de ce coffret : acceptable dans les lieder réellement graves, la voix de la mezzo devient terriblement chevrotante et amincie dès que l’on s’élève un peu dans la portée. Pour les mélodies inconnues, on sent bien que le compte n’y est pas, mais cela devient franchement impossible pour les Sieben Frühe Lieder qui ont déjà bénéficié d’interprétations ô combien mémorables, on l’a dit plus haut.

Mark Milhofer possède une voix déliée, qui prend ici des couleurs expressionnistes : tant mieux si Berg n’avait pas en tête un format wagnérien, car on est ici plus proche du ténor de caractère.

Quant à Mung Jea Kho, si elle n’intervient que pour un seul des Jugendlieder, elle est bien la Zerbinette dodécaphonique que l’on attend pour assumer les écarts et la virtuosité du Lied der Lulu ou de la réécriture de « Schliesse mir die Augen beide » en 1925, et elle livre une fort belle version des Altenberg Lieder.

 

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